Gaulthier de Marseille : intégrale des symphonies, visitées par le quatuor Cohaere
Pierre Gaulthier « de Marseille » (c1642-1696) : Symphonies divisées par Suites de tons. Ensemble Coharere. Marta Gawlas, flûtes traversières. Marta Korbel, violon. Monika Hartmann, violoncelle. Natalia Olczak, clavecin, orgue positif. Livret en anglais, français, polonais. Mars 2025. 69’25’’. Ambronay AMY317
« C'est une plage où, même à ses moments furieux, Neptune ne se prend jamais trop au sérieux » chantait la célèbre supplique de Georges Brassens. C’est pourtant là, au large de Sète, que l’on situe le naufrage qui en décembre 1696 engloutit Pierre Gaulthier et son frère. Une fratrie associée à la vie musicale marseillaise où ils eurent le privilège, accordé par le surintendant Lully, d’établir une scène lyrique, –une des premières en province. Pour le contexte de ces cinquante ans d’opéra dans la cité phocéenne (1685-1739), on se reportera à la thèse de Jeanne Cheilan-Cambolin pour l’Université d’Aix-Marseille I (1972). Ce natif de La Ciotat, formé à Paris par Jacques Champion de Chambonnières (1602-1672) pour le clavecin et par Lully pour l’art théâtral, on le connut mieux depuis l’article que Lionel de La Laurencie lui consacra dans les Sammelbände der Internationalen Musik-Gesellschaft (XIII/I, 1911-1912).
On lui doit une double série de Symphonies publiée par Christophe Ballard en 1707, rassemblées en deux volumes que l’on pouvait acquérir séparément. Encore faut-il comprendre qu’à l’époque cette appellation n’entretenait aucun rapport formel avec le genre symphonique qui sera cultivé dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. On aurait donc aimé que le livret du CD explicitât le terme ! Si l’on en croit le Dictionnaire universel de Furetière (1690), un symphoniste désigne « celuy qui joue des instruments, ou compose les pièces qu’on jouë dessus », par opposition à l’expression vocale. Plus précisément, le Dictionnaire de Sébastien de Brossard (seconde édition en 1705) détaille que la symphonie se « restreint aux seules compositions qui se font pour les instruments, et plus particulièrement encore à celles qui sont libres, c’est-à-dire où le compositeur n‘est point assujetti ni à un certain nombre, ni à une certaine espèce de mesure ».
En l’occurrence, les neuf Suites de Gaulthier se présentent comme duos ou trios chambristes pour flûte, violon et basse continue. Groupées par ton, elles incluent un nombre variable de pièces : Ouverture, Prélude, pages de danse (sarabande, menuet, bourrée, gavotte…) et numéros à titre qui renvoient à un imaginaire pittoresque (Air des paysans et des pâtres, Les Matelots, Air des Barbets…). Parmi celles-ci, on notera un vigoureux et activiste L’Embarras de Paris, une robuste Marche scandée par des percussions sur la caisse du violoncelle (Suite en ut), les irrésistibles rigaudons des Suites en sol et en ré (plages 6 et 34). On se délectera de la respiration émue qui se distille au début de la Suite en ut (plage 20) ou dans Les Prisons (plages 24-25), rappelant par l’anecdote autobiographique que le compositeur avait été incarcéré à cause de ses dettes.
Nanti d’une préface de Marc Signorile, un conducteur est disponible chez Minkoff (Genève, 2005). Dans le livret, l’ensemble Cohaere indique toutefois avoir reconstitué sa propre édition des partitions, « en analysant la structure musicale et en recherchant les procédés interprétatifs appropriés » pour ce compositeur que l’équipe polonaise découvrit en 2021 à l’occasion du Concours International de Musique ancienne du Val de Loire.
On se souvient de la superbe anthologie enregistrée chez Astrée en mai 1997 par La Simphonie Du Marais, alors que l’on venait de commémorer le bicentenaire de la disparition de Gaulthier. Autour d’Hugo Reyne, les combinaisons mêlaient les instruments de dessus (deux violonistes, deux flûtistes) et incluaient un théorbe pour le continuo. Prêtant à ce rare répertoire une séduisante sensibilité et un indéniable charisme dans les vignettes rythmées, le quatuor féminin s’en tient ici à un effectif plus restreint, ce qui ne limite pourtant pas le charme de sa sonorité, agréablement captée par les micros de Christoph Martin Frommen.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 9