Grâce à l’Américain Michael Dellaira, l’Arctique prend une dimension lyrique
Michael Dellaira (°1949) : Arctic Explorations, opéra folk en un acte. Nuka Alice (Siarnaq), Nicole Haslett (Maggie Fox), Michael Celentano (Président Zachary Taylor), Erin Brittain (Lady Jane Franklin), Colin Levin (Elisha Kent Kane) ; New Amsterdam Singers et The Harlem Chamber Players, direction Clara Longstreth. 2024. Notice et livret en anglais. 67’. Naxos 8.669054.
Né à Shenectady, dans l’État de New York, le compositeur américain Michael Dellaira, de descendance italienne (en 1982, il a changé son patronyme, Dellario), joue du violon dès ses huit ans et de la clarinette à douze ans, avant de s’intéresser à la batterie, au rock band et à la guitare. Il étudie la composition avec Robert Parris, reçoit des conseils de Roger Sessions et Milton Babbit, puis de Goffredo Petrassi à Rome et Franco Donatoni à Sienne. Son poème symphonique The Three Rivers (1995), publié par Albany avec d’autres pages orchestrales, est un franc succès. Il se consacre ensuite plus spécifiquement à l’opéra : Chéri, d’après la nouvelle de Colette (2005), The Secret Agent, d’après Joseph Conrad (2011), The Death of Webern (2013), tous trois gravés par Albany, et The Leopard, d’après le célèbre roman de Lampedusa (2014), disponible chez Naxos. Il compose en 2023 l’opéra folk Arctic Explorations, créé en version de concert au Théâtre Saint-Jean de New York, en mars 2024. C’est cette première mondiale live que Naxos propose aujourd’hui.
L’action est basée sur des faits et des personnages historiques et se déroule au milieu du XIXe siècle, époque où les États-Unis et l’Europe occidentale cherchent une voie de navigation pour relier l’Océan Atlantique au Pacifique. L’explorateur britannique Sir John Franklin (1786-1847) est parti à la recherche de cette route maritime, mais ne donne plus signe de vie pendant cinq ans et est déclaré mort par la British Navy. Son épouse, Lady Jane, fait appel à Zachary Taylor (1784-1850), douzième Président des États-Unis, pour tenter de retrouver son mari. Une expédition est menée par l’officier de marine Elisha Kent Kane (1820-1857). Elle conduit les participants au Groenland, où est établi le peuple autochtone des inuits. Bloquée par les glaces, l’expédition doit hiverner, avec tous les périls que cela comporte ; alors que les participants se considèrent comme supérieurs à la population locale, ils sont dépourvus face à la situation et ne doivent leur salut qu’à l’aide des inuits. L’équipage sera sauvé. Au-delà de Lady Jane, de Taylor et de Kane, Dellaira met encore en scène Maggie Fox (1833-1893), qui, avec sa sœur Leah, joua un rôle fondamental dans l’implantation du spiritualisme anglo-saxon. Maggie se prétendait médium et être en communication avec les morts, ce qui se révéla être une supercherie ; liée de façon romanesque à Elisha Kent Kane, elle monta avec ce dernier un canular qui allait devenir un scandale. La notice, signée par le compositeur, en fait état.
Pour le livret, qu’il a lui-même rédigé, Dellaira a utilisé ces divers éléments et s’est basé sur des articles de presse de l’époque, mais aussi sur la correspondance entre Lady Jane et le Président Taylor, et sur des lettres d’amour échangées entre Kane et Maggie Fox. Afin de crédibiliser son approche, Dellaira a fait appel à une chanteuse inuit et danseuse au tambour, Nuka Alice, qui l’a aidé pour le langage des autochtones, et qui fait partie de la distribution par le chant et la parole. C’est elle qui a apporté le matériel mélodique pour la chanson de Siarnaq, qu’elle incarne, et pour la danse locale.
Pour cet opéra folk d’une petite heure, Dellaira a composé une partition pour quatre solistes vocaux, chœurs et effectif instrumental réduit : clarinette, banjo, guitare, violon, alto, contrebasse et percussion. Arctic Explorations, explique-t-il, veut mettre en évidence le désir humain de la découverte au-delà des limites de notre expérience. Il souligne, en même temps, les dangers qu’affronte cette région polaire qui se réduit en raison du réchauffement climatique, et la peur de disparaître qui habite les autochtones. Dans un langage musical accessible, où le narratif tient une place essentielle, Dellaira adopte un style récitatif et déclamatoire, les épisodes se déroulant avec une grande fluidité, le petit nombre d’instruments faisant l’objet d’une orchestration fine et évocatrice. On retiendra en particulier la scène n° 7, au cours de laquelle Siarnaq et les chœurs invoquent les esprits locaux.
On saluera la performance de Nuka Alice qui perpétue la tradition des inuits. Sa voix très singulière apporte un éclairage original, parlé ou chanté, au personnage de Siarnaq. Les sopranos Nicole Haslett (Maggie Fox) et Erin Brittain (Lady Jane), le ténor Michael Celentano (Président Taylor) et le baryton Colin Levin (Kane) qui n’ont, stricto sensu, pas de grands airs à faire valoir, sont très convaincants dans leurs rôles respectifs. Une grande place est faite aux chœurs, un peu à l’antique ; il en émane quelques interventions solistes. Les excellents New Amsterdam Singers participent ainsi à des effets de mystères qui parcourent la partition. Quant aux sept solistes du Harlem Chamber Players, ensemble fondé en 2008, ils fournissent tous une prestation de qualité, menés, comme le chœur, par Clara Longstreth, qui est à la tête des New Amsterdam Singers depuis 1968. Cette directrice musicale très expérimentée dirige Arctic Explorations avec une grande clarté.
Les hasards de la politique internationale veulent que le Groenland fasse actuellement l’objet de tractations quant à son sort. Même si l’opéra folk de Dellaira a précédé cette période d’incertitude, on ne peut que lui savoir gré d’avoir mis en lumière l’importance qualitative de la culture des inuits.
Son : 8,5 Notice : 10 Répertoire : 8,5 Interprétation : 10
Jean Lacroix