Gwendoline Blondeel nous révèle les multiples formes de l’amour à la Renaissance

Amor eterno. Œuvres de Marc-Antoine Charpentier (1643-1704), Vincenzo Calestani (1589, après 1617), Claudio Monteverdi (1567-1643), Alessandro Piccinini (1566-1638), Del Biado (d.1616), Juan Vásquez (1500-1560), Josquin Desprez (1450-1521), Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651), Marin Marais (1656-1728), Francesco Spinacino (1507), Giulio Caccini (1551-1618), José Marín (1618-1699), Clément Janequin (1485-1558), Pierre Certon (1510-1572), Juan del Encina (1468-1529), Luis de Milán (1500-1561), Vincenzo Capirola (1474-1548), Alonso Mudarra (1510-1580), Diego Ortiz (1517-1576), Honoré d’Ambruis (1660-1702). Gwendoline Blondeel, soprano, Quito Gato (guitare, théorbe, viole), Pernelle Marzorati, harpe, Laurent Sauron, percussion. Livret en français et anglais.62’57. Harmonia Mundi. HMM 902778
On avait remarqué ses interventions justement dosées dans des productions de chefs comme García Alarcón, Rousset ou Daucé. On découvre cette soprano belge face à elle-même dans un répertoire d’une grande variété.
Passion ardente ou tendresse émue, l’amour prend toutes les formes dans la musique de la Renaissance et du premier baroque : villanelle, madrigal ou air de cour. Un florilège bigarré que Gwendoline Blondeel investit avec un naturel confondant : ardent, ému, théâtral ou maîtrisé, selon les instants. Des qualités que sert à merveille le genre de la monodie accompagnée qui prend naissance à cette époque avant de s’élargir pour engendrer le récitatif cantando et l’opéra. Paradoxalement, la soprano belge sert ici les prémisses d’un répertoire qui lui a valu maints succès au cours des dernières années, particulièrement dans les répertoires baroques, français et italien mais aussi dans l’opéra traditionnel, de la Blondchen mozartienne à la Frasquita de Carmen. Elle déploie donc tout au long de ce généreux programme un sens dramatique approprié qui repose sur un chant d’une rare finesse. La voix expressive devient chant dont une remarquable diction embaume le mot et libère la phrase.
Un long voyage à travers deux siècles et de nombreux pays
Maître incontesté, Josquin Desprez demeure la référence absolue ne serait-ce que par son mélancolique Mille regretz cher à Charles Quint an point d’être surnommé le Canción del Emperador. Mais chaque pays développe sa propre notion de la monodie, non sans engendrer des influences réciproques. En Italie, les compositeurs, sous l’influences des vers passionnés de Guarini ou du Tasse, vont infléchir le madrigal dans un sens plus dramatique (Damigella tutta bella de Vincenzo Calestani et bien sûr Monteverdi). En France, la chanson parisienne va gagner ses lettres de noblesses au point de friser la scène de genre, dans le naturel gentiment enjoué de Clément Janequin (Ce mois de may) ou la forte implication, non dénuée d’ironie de Pierre Certon dans Je ne l’ose dire.
La monodie accompagnée s’adresse à tous les genres : la danse enlevée de Belle rose porporine chez Caccini ou le ton populaire de la villanelle, élargi avec une rare élégance par Kapsberger en canzonette (Già risi). Tout en restant fidèle aux traditionnels cancioneros de la Renaissance avec Juan del Encina (Fata la parte), l’Espagne ne résiste pas aux canzonettes intensément vécues de José Marin (Al son de los arroyuelos).
Et on termine avec la préciosité héritée du marinisme, en vogue dans la haute société française de la première moitié du 17e siècle, celle des Précieuses ridicules chères à Molière, telle que représentée par Honoré d’Ambruis dont la notoriété lui permet de publier à lui seul un recueil d’airs de cour (Marc Antoine Charpentier préfèra se glisser dans des anthologies). On n’en résiste pas moins à son Le doux silence de nos bois qui clôt ce fascinant voyage vocal sur un moment d’intense émotion, sobrement retenue.
Un tel parcours n’est possible que supporté par un accompagnement d’une rare finesse de Quito Gato, véritable partenaire à part entière de ce récital où il passe de la guitare au théorbe et à la vihuela là où la viole de Mathilde Vialle, la harpe de Pernelle Marzorati et la percussion Laurent Sauron contribuent à diversifier les atmosphères. Les mêmes instrumentistes s’attribuent aussi quelques morceaux non chantés (Piccinini, Marin Marais, Spinacino, Capirola) qui assument des instants de relaxation entre les diverses parties d’un chant toujours très vécu. Car c’est le grand mérite de Gwendoline Blondeel de donner la juste intensité à chacune de ses interventions sans jamais tomber dans l’excès, ni la mièvrerie. Un superbe travail d’équilibriste qui ne laisse jamais l’auditeur au repos. Pour notre plus grande joie.
Son. : 10 - Livret : 10 - Répertoire : 10 - Interprétation : 10
Serge Martin