Il Giustino de Vivaldi au Festival d’Innsbruck
Eva-Maria Sens est devenue en 2024 la première femme directrice artistique des « Innsbrucker Festwochen der Alten Musik » dont Ottavio Dantone est maintenant le responsable musical. Ils poursuivent une brillante trajectoire de redécouverte des trésors de musique ancienne oubliés dans les bibliothèques d’Europe ou d’ailleurs. Mme. Sens était depuis plusieurs années le bras droit de l’ancien directeur, Alessandro De Marchi, qui avait lui-même succédé au charismatique René Jacobs. Son projet s’inscrit dès lors dans la continuité d’un propos qui a ouvert la voie à plusieurs autres initiatives du genre en les regardant comme des parents voient grandir leurs descendants : en 2026 ces semaines festives fêteront leur demi-siècle et peuvent déjà se targuer d‘un palmarès franchement digne d’envie !
Lorsque Vivaldi dévoila à Rome, en 1724, Il Giustino, il avait 46 ans et son nom était une référence européenne dans le firmament musical, mais pas particulièrement dans celui de l’opéra. Il avait fait plusieurs tentatives, qui laisseront dans des archives diverses les traces de plus de cinquante opéras, sans qu’il ait rencontré un véritable succès : les déboires qu’il connut à Vienne à la fin de sa vie par la jalousie ecclésiastique et les commérages concernant ses rapports avec la brillante cantatrice Anna Girò et ses autres anciennes pupilles de l’Ospedale della Pietà vénitien (son fonds de commerce, en définitive) sont révélateurs.
Le livret fut établi par Antonio Maria Lucchini sur un texte précédant de Nicolò Beregan et Pietro Pariati. Si l’on est amateur de trames complexes, de renversements de fortune et de machinations en tout genre, on sera comblé… Pour ma part, je m’abstiendrai d’importuner le lecteur avec un résumé car je suis pratiquement sûr de ne pas réussir une entreprise dont la complexité me dépasse… À ma décharge, je plaiderai pour la difficulté linguistique de l’original italien et celle du sur-titrage allemand, Innsbruck mettant encore à l’épreuve les talents philologiques du public étranger en le privant d’un sur-titrage polyglotte. J’avoue aussi que la diction italienne de la plupart de nos jeunes chanteurs est perfectible : de plus en plus souvent on entend des belles voix, des sons de qualité, tandis que les textes restent en retrait. Nous savons tous qu’il s’agit d’une entreprise quelque peu quichottesque que de servir ce genre de littérature, mais elle a inspiré de tout grands compositeurs, enfin ! Pour situer l’action, disons qu’elle raconte la flamboyante ascension au trône de Byzance du cultivateur Justin après des combats avec un ours, un dragon et des campagnes martiales contre deux prétendants au trône ou au cœur de la belle Arianna. Une histoire déjà connue de l’Antiquité avec, paraît-il, un fondement historique. Vivaldi, pour sa part, aura recyclé pour Il Giustino pas loin de la moitié de la musique d’autres ouvrages. Ou de celle qu’on connaît, car on conserve un manuscrit de 1724 probablement holographe en trois actes, mais les chroniques parlent d’un spectacle romain ayant duré près de six heures avec des ajouts d’autres compositeurs, dont un jeune Domenico Scarlatti. Signe qu’il voulait faire bonne impression au public romain.

A Innsbruck, comme il est coutume, on a confié la plupart de la distribution d’Il Giustino aux lauréats du précédent Concours Cesti. Le corollaire étant un choix parfois aléatoire d’artistes et, en contrepartie, la découverte des étoiles du futur. Cette fois-ci, l’on a pu remarquer l’immense talent du contre-ténor Maximiliano Danta comme Anastasio, empereur de Byzance. Uruguayen d’origine mais formé principalement en Italie et premier lauréat du Cesti 2024, sa voix est d'une richesse de timbre et de couleurs sans limite, l’interprète étant aussi habile dans la colorature que dans l’introspection émotionnelle. Un régal. À ses côtés, la chinoise Jiayu Jin, lauréate du Conservatoire de Milan et deuxième prix au Cesti 2024 nous offre une Arianna solvable et charismatique, très convaincante comme actrice. Sa colorature et ses aigus sont brillants, mais elle ne propose que très rarement des couleurs plus tendres ou moirées… qu’on apprécie d’autant plus par sa rareté ! Alors que son personnage traverse un tas de situations de détresse morale… On a annoncé que la soprano franco-nipponne-américaine Sarah Hayashi était souffrante : si elle est capable de chanter Leocasta (sœur d’Anastasio) avec un tel panache et brillance dans ces circonstances, on a hâte de la retrouver au mieux de sa forme, car elle a été sans conteste l’une des artistes le plus aimées de la soirée. Même malade, la voix possède une tessiture très étendue et un éventail illimité de ressources sonores avec un phrasé soigné et intelligent. Oui, quelques harmoniques seraient sans doute plus riches en circonstances normales mais… quel talent ! J’ai particulièrement apprécié son approche de la colorature : elle ne cherche pas l’éclat virtuose, mais à l’intégrer organiquement dans la phrase musicale, brava ! Pour le héros, Giustino, la Romaine aux origines lituaniennes Justina Vaitkute laisse une impression mitigée. Elle est une bonne cantatrice, sans doute, l’instrument séduit par sa couleur dense avec un amalgame aguichant de métal et de velours et l’actrice est convaincante. Il est difficile d’expliquer pourquoi elle nous laisse l’impression de manquer un peu de prestance dans son jeu et dans sa performance vocale, probablement parce qu’elle ne se sent pas encore suffisamment libre. Espérons l’occasion de l’entendre évoluer, car c’est certainement très prometteur. Le ténor allemand Thoma Jaron-Wutz affronte non sans difficulté le redoutable rôle de Vitaliano, le tyran asiatique opposé à Anastasio, un rôle que Vivaldi traite sans pitié mais l’artiste reste attachant et défend sa part très honorablement. La croate Lucija Varšić, comme Flavia/Andronico est convaincante dans un personnage plutôt discret. À la première, tous les rôles furent chantés par des hommes en raison de l’interdiction papale faite aux femmes de se produire sur scène. Il est cocasse de regarder de nos jours une artiste femme jouer un rôle d’homme déguisé en femme… Je me demande comment réagirait une certaine classe politique actuelle face à tous ces travestissements. L’opéra baroque risque peut-être la censure outre-Atlantique ! La vénitienne Benedetta Zanotto, comme Amanzio, amoureux d’Arianna et par conséquent traître à l’empereur, défend son rôle avec conviction et panache. Même si quelques lacunes techniques surgissent ici ou là, elle reste une artiste charmante et on a envie de la réécouter au plus tôt. Le Génois Massimo Frigato chante élégamment le messager Polidarte, avec une belle voix de tenore di grazia.
Stefano Demicheli, organiste et claveciniste de talent, conduit un orchestre agile, très bien rythmé et attentif aux solistes. Il nous offre son art accompli de l’improvisation dans les récitatifs. On pourrait discuter à l’infini où se situe la limite stylistique et historique d’une telle inventivité, mais nous ne pouvons que nous régaler de son imagination. Le fameux air de Giustino Ho nel petto un cor sì forte, intègre un délicieux solo de psaltérion, évoquant la musique des Grecs anciens et magistralement joué ici par Carmen Gaggl.
Le public d’Innsbruck sait que le « Jung Opera » du Festival équivaut à petit budget, compensé par l’enthousiasme de la jeunesse et l’inventivité des propositions scéniques. J’avoue être assez sensible à cet aspect du monde de l’opéra et plus que convaincu que la modération pécuniaire est parfaitement compatible avec la réussite artistique : l’imagination fertile et le travail détaillé de Claudia Isabel Martin Peragallo, une artiste germano-péruvienne qui signe la mise en scène, en sont une nouvelle preuve. Elle se sert d’éléments du théâtre de rue ou de la « Commedia dell’Arte » filtrés par une touche d’humour scintillante pour nous tenir en haleine pendant les plus de trois heures qui dure cet ouvrage. Imagination, oui, et travail soigné aussi car on ne trouve pas vraiment des maladresses scéniques dans ce groupe de jeunes chanteurs dont l’expérience n’est pas toujours si vaste. Polina Liefers a imaginé un dispositif scénique d’une surprenante efficacité avec des grands cubes mobiles que les chanteurs déplacent parfois à vue et qui fait vite rêver le spectateur.
Innsbruck, Landestheater, 22 août 2025
Crédits photographiques : © Birgit Gufler