Jean-Sébastien Bach transcrit par Ferruccio Busoni : Un passionnant voyage entre l’orgue et le piano
Jean-Sébastien Bach (1685 – 1750) / Ferruccio Busoni (1866 – 1924) : Prélude et Fugue en ré majeur BWV 532 ; Toccata, Adagio et Fugue en ut majeur BWV 564 ; Choral « Ich ruf zu dir, Herr Jesus Christ » BWV 639 ; Prélude et Fugue en mi bémol majeur BWV 552 ; Choral « Nun komm, der heiden Heiland » BWV 659 ; Toccata et Fugue en ré mineur BWV 565. Jean-Philippe Collard, piano. 2024 - Livret en français, anglais et japonais. 68’29’’. LA DOLCE VOLTA LDV 139.
Depuis quelques années déjà, La Dolce Volta nous propose régulièrement les nouveaux enregistrements de Jean-Philippe Collard. Si celui-ci explore toujours les répertoires de compositeurs qui lui sont familiers (Chopin – Schumann – Rachmaninov – Fauré), il nous délivre désormais ses interprétations de musiciens jusque-là absents de sa discographie (Moussorgsky – Granados – Scriabin – Rimski-Korsakov). Ce septième volume n’échappe pas à cette nouvelle approche en nous offrant un florilège des transcriptions pour piano des œuvres pour orgue composées par Jean-Sébastien Bach. On se souvient qu’il y a une quarantaine d’années, Jean-Philippe Collard avait déjà abordé au disque la musique de Bach, mais seulement dans des versions originales. Il participait alors activement à une intégrale chez EMI (devenu ERATO) des concertos pour un, deux, trois et quatre claviers, avec ses collègues Michel Béroff, Gabriel Tacchino et Bruno Rigutto, accompagnés par l’Ensemble Orchestral de Paris, placé sous la direction de Jean-Pierre Wallez. Dans ce nouvel enregistrement il aborde cette fois l’œuvre de Bach par le biais de la transcription et plus précisément encore, par les grandioses transcriptions de Ferrucio Busoni des pièces pour orgue, ce qui justifie pleinement le titre donné à l’album : « Plein Jeu ».
Fort opportunément Jean-Philippe Collard remet au goût du jour une facette d’un répertoire pianistique qui était très en vogue au cours du vingtième siècle, mais qui est aujourd’hui quelque peu délaissé par les musiciens qui, pour certains, préfèrent revenir progressivement aux partitions et aux instruments d’origine. Ces transcriptions minutieuses effectuées dans l’effervescence de la période romantique n’étaient pourtant pas destinées à détourner la musique de Bach, mais plutôt à la diffuser auprès d’un plus large auditoire. Il n’y a pas si longtemps, de nombreux pianistes jouaient fréquemment les transcriptions Bach/Busoni tant au disque qu’au concert (Alfred Brendel, Georges Cziffra, Emil Gilels, Edwin Fischer, Maria Tipo, Youri Boukoff, Alexis Weissenberg et la liste est encore longue).
Par la charge spirituelle intense et la limpidité de son écriture (malgré sa complexité), Jean-Sébastien Bach, a été un modèle pour tous ses successeurs et au dix-neuvième siècle, le piano était par ses capacités techniques (polyphonie, tenue des sons, dynamique etc.), le plus apte à reproduire les sonorités de l’orgue. Franz Liszt génial et prolifique transcripteur s’il en est, a été l’un des premiers compositeurs/pianistes à prendre ouvertement pour modèle la musique de Jean-Sébastien Bach, soit
pour composer ses propres œuvres (Prélude et Fugue sur B.A.C.H., Variations Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen, l’Ode funèbre…), soit pour trouver dans le répertoire d’orgue de son aîné (Fantaisie et Fugue BWV 542 - Prélude et fugue en la mineur BWV 543 etc…) matière à élaborer de magnifiques transcriptions pour piano d’œuvres qui ne pouvaient auparavant être exécutées que dans des édifices religieux disposant d’un orgue conséquent. Liszt, adaptera avec ses moyens gigantesques la musique de Bach sans la dénaturer, et sera bien vite suivi par de nombreux autres musiciens talentueux comme Camille Saint-Saëns, Eugène d’Albert, Max Reger, Alexandre Siloti, Carl Tausig, Percy Grainger, Ignaz Friedman, Samuel Feinberg, Grigory Catoire, jusqu’à Wilhelm Kempff et Dame Myra Hess. Cependant, le plus grand transcripteur de la musique de Bach dans cette optique lisztienne sera Ferruccio Busoni.
A l’instar de Liszt, tous ces transcripteurs sont des pianistes chevronnés, de talentueux compositeurs, et même parfois de grands organistes comme Camille Saint-Saëns ou Max Reger. Au travers du piano, ils véhiculent toujours cette ferveur religieuse que le Cantor de Leipzig transmettait dans sa musique d’orgue. C’est le cas des deux Chorals figurant sur l’enregistrement de Jean-Philippe Collard : « Ich ruf zu Dir » (« Je t’invoque seigneur ») et « Nun komm der Heiden Heiland » (viens maintenant, sauveur des Païens), qui sont certainement les transcriptions les plus célèbres et les plus abouties de Busoni.
Bien que la musique de Bach ait très souvent été adaptée et arrangée dans tous les styles et pour tous les goûts (même les plus mauvais), transcrire ses œuvres n’a jamais été une chose aisée. Beaucoup de grands musiciens ont tenté l’expérience quitte à s’y fourvoyer, comme Robert Schumann qui, en remaniant l’intégrale des Sonates et Partitas pour violon seul s’est contenté d’ajouter un accompagnement de piano aussi peu opportun qu’inutile.
Bach fut en son temps l’un des plus grands virtuoses de l’orgue qui, non content de composer abondamment pour cet instrument, était aussi un véritable expert au niveau de la facture d’orgue. Il était fréquemment sollicité dans toute l’Allemagne et même au-delà pour effectuer l’expertise des orgues sur le plan technique où son oreille impitoyable détectait immédiatement le moindre défaut, qu’il se situe au niveau de la justesse, du timbre, de l’harmonisation, ou encore dans l’égalité de chaque note au sein d’un même jeu. Il est donc normal que cette connaissance exceptionnelle de l’instrument lui ait permis de composer environ deux cent cinquante pièces d’une qualité exceptionnelle, dont une partie importante était bien évidemment destinée à la liturgie, pour exalter la foi de ses paroissiens.
Busoni a quant à lui transcrit pour le piano ces pièces pour orgue de Bach qui peuvent se regrouper en deux catégories distinctes :
D’une part les œuvres où Bach allie dans une même pièce la virtuosité à une écriture contrapuntique magnifiée par la combinaison des timbres et la puissance souvent monumentale de l’instrument. Ces œuvres pour orgue ne font pas directement allusion à une quelconque référence religieuse, mais sont plutôt destinées à mettre en valeur l’instrument, mais aussi l’interprète. Bach voulait certainement montrer aussi la dimension « cosmique » de sa musique qui dépasse de loin sa condition d’être humain mortel. Ces pièces, de grande dimension possèdent généralement une structure bipartite (Prélude et Fugue, Toccata et Fugue, Passacaille et Fugue etc…). On retrouve d’ailleurs de façon systématique cette construction dans le Clavier bien Tempéré, un corpus de quarante-huit préludes et fugues composés dans toutes les tonalités pour le clavecin. L’interprète peut ainsi montrer pendant l’exécution de ces œuvres deux des facettes majeures de son talent où il doit dominer la virtuosité et la fantaisie dans la première partie, et maîtriser la forme et l’architecture dans la seconde, qui est toujours écrite dans un langage fugué complexe, pouvant comporter jusqu’à six voix superposées.
D’autre part, les œuvres à forte charge spirituelle, où l’orgue peut se faire plus recueilli et intime, mais aussi évoquer la puissance divine ou de nombreux sentiments d’ordre religieux exprimant la foi, l’affliction ou encore la joie, comme le Choral « Nun freut euch, liebe Christen g’mein » (Réjouissez-vous Chrétiens aimés) BWV 734. Les quarante-six chorals du Petit livre d’orgue (Orgelbüchlein), portant des titres évocateurs, servaient de commentaire musical à la liturgie, et ont été une source inépuisable d’inspiration pour les transcripteurs de l’œuvre pour orgue de Bach.
Dante, Michelangelo, Benvenuto, Ferrucio Busoni (c’est déjà tout un programme) qui est né le 1er avril 1866 et dont on commémore cette année le centenaire de la disparition, est un musicien né d’un père italien et d’une mère allemande. Cette double culture se ressentira autant dans sa personnalité que dans son œuvre. Edward J. Dent, son biographe disait de lui « qu’il était suffisamment latin pour éviter de tomber sans le sentimentalisme bon marché des allemands, et en même temps trop allemand pour céder à la sentimentalité italienne ». Enfant prodige, il donne son premier récital à sept ans. Il deviendra un pianiste à la technique phénoménale égalant (voire même dépassant) dit-on celle de Liszt dont il était le disciple et le successeur spirituel, bien qu’il n’ait jamais été son élève. Busoni était à la fois pianiste et chef d’orchestre mais surtout un compositeur inspiré et visionnaire qui a pressenti très tôt les limites du système tonal. Il concevra des idées musicales très modernistes, avant même que Schönberg ne développe le dodécaphonisme. Pendant un certain temps, ses transcriptions des œuvres de Bach deviendront si populaires qu’elles finiront même par éclipser ses compositions originales. Busoni sera aussi un immense pédagogue et théoricien de la musique qui enseignera au Conservatoire de Berlin à toute une nouvelle génération de musiciens notamment à Paul Hindemith, Kurt Weil, Edgar Varèse, Ernst Krenek, ou à des interprètes comme le pianiste Egon Petri ou le chef d’orchestre Dimitri Mitropoulos.
Lorsqu’il travaille aux transcriptions des œuvres de Bach l’orgue est toujours présent à l’esprit de Busoni au point qu’il sera à l’origine de la fabrication du modèle 290 « Impérial » du facteur viennois Bösendorfer. Lorsque vers 1900 Busoni transcrivait la Passacaille et fugue pour orgue BWV 582, il trouvait que les pianos de l’époque, (comportant traditionnellement 88 touches), ne lui permettaient pas d’imiter les sonorités enveloppantes des jeux de 16 et de 32 pieds de l’orgue. Busoni s’en plaignit à son ami Ludwig Bösendorfer qui, pour répondre à sa demande, construisit un instrument à la tessiture plus étendue, portant sur huit octaves au lieu des 7 ¼ habituels et comportant en conséquence neuf notes supplémentaires (les neuf touches intégralement noires qui sont situées dans le bas du clavier). C’est dans cet état d’esprit que Busoni a aussi transcrit la Chaconne de la deuxième partita pour violon seul en ré mineur BWV 1004 qu’il jouera pour la première fois en 1893. Compte tenu de l’ampleur sonore de cette célèbre transcription, il est évident que Busoni imaginait l’œuvre comme si elle avait été composée pour un orgue puissant et non pour un instrument n’excédant pas une soixantaine de centimètres et ne possédant que quatre cordes. En cela, il prend le contrepied de Brahms qui avait lui aussi réalisé en 1877 une transcription pour piano de la chaconne cependant plus réduite en proportion et conçue pour la seule main gauche, dans une optique certainement plus proche de la vision que Bach pouvait en avoir.
Malgré leur grande difficulté d’exécution, les transcriptions de Busoni sont particulièrement bien adaptées au piano et ont connu un énorme succès. Cependant les transcriptions d’orgue ont été progressivement délaissées par les interprètes en soif d’authenticité. Ces nouveaux interprètes de Bach, disciples de grands Maîtres comme Gustav Leonhardt, Nikolaus Harnoncourt, Ton Koopman etc. et historiquement informés, ont préféré en revenir à l’exécution des œuvres originales pour clavier, composées par Bach pour l’orgue, mais aussi pour le clavecin (suites, partitas, Variations Goldberg, Clavier bien Tempéré etc…). Si ce désir d’authenticité et d’historicité paraît aujourd’hui légitime et naturel, il ne faut pas oublier que Bach était lui-même un transcripteur de génie et que certaines de ses propres œuvres pouvaient se jouer indifféremment sur plusieurs instruments. Par ailleurs Bach a lui-même transcrit (pour l’orgue ou pour le clavecin) plusieurs œuvres de ses contemporains comme Antonio Vivaldi, Benedetto Marcello, Georg Philipp Telemann ou même le Duc Johann-Ernst von Sachsen-Weimar.
Cette distance prise à la fin du vingtième siècle avec l’usage des transcriptions a en partie causé la mise en sommeil de tout ce répertoire pianistique créé au 19ème siècle et au début du vingtième qui rendait un hommage sincère aux compositeurs de la période baroque (qui aujourd’hui joue les magnifiques transcriptions de Bartók sur les compositeurs baroques italiens ?). Certes, la plupart de ces transcripteurs étaient influencés par ce romantisme bouillonnant et démonstratif qui coulait dans leurs veines, et ils étaient davantage des communicateurs passionnés, souhaitant faire découvrir au public des répertoires peu fréquentés, que de rigoureux puristes obnubilés par l’exactitude historique de leur style.
Comme le prouve cet enregistrement, les transcriptions de Busoni ne sont en rien réductrices ou sacrilèges. Ce sont de véritables chefs-d’œuvre d’inventivité, de musicalité, qui véhiculent toujours le message spirituel de Bach, imprimé jusque dans l’ADN de son langage. Par ailleurs ces transcriptions exigent du pianiste des qualités techniques exceptionnelles, à commencer par une grande digitalité et surtout des mains très larges (les accords allant bien au-delà de l’octave ne sont pas rares dans ces œuvres). L’interprète doit aussi disposer d’une palette sonore extrêmement riche et variée pour caractériser chaque voix.
Cet enregistrement spécifiquement consacré aux œuvres d’orgue de Bach transcrites par Busoni est donc particulièrement bienvenu. Le choix effectué par Jean-Philippe Collard de panacher certaines œuvres célèbres comme la Toccata et Fugue en ré mineur ou les deux Chorals, avec des pièces moins fréquentées dans leur version pianistique, comme la Toccata, Adagio et Fugue BWV 564 ou le Prélude et Fugue en mi bémol majeur BWV 552 est particulièrement judicieux. Jean-Philippe Collard fait vivre ce répertoire et il le fait de la plus belle manière qui soit, en l’interprétant de façon magistrale sans chercher ni l’effet gratuit ni la virtuosité démonstrative. Son interprétation confère à ces transcriptions une certaine sobriété qui ne nuit nullement à la richesse du discours, mais qui permet d’obtenir une certaine osmose entre les sonorités de l’orgue et du piano, mais aussi permet une fusion entre le contenant (plus musical) et le contenu (plus spirituel). Signalons enfin que par cet enregistrement, Jean-Philippe voulait rendre hommage à son père qui tenait l’orgue de l’église pendant les offices, et que c’est pour lui l’occasion de se remémorer au travers de la musique de Bach ce moment de partage et de bonheur familial.
Notes : Son : 8,5 - Livret : 8,5 - Répertoire : 8,5 - Interprétation : 9
Jean-Noël Régnier