José Van Dam, une voix pour l’éternité et un géant modeste dans le siècle
José Van Dam est décédé le 17 février 2026, entouré de ses proches, à l’âge de 85 ans (il était né le 25 août 1940 à Ixelles). Artiste majeur de la scène internationale, il avait collaboré avec les plus grands. Il avait surtout montré une ouverture universelle aux choses de la musique, servant les différents genres (opéras, concerts, récitals) avec la même conviction, mais aussi en s’investissant dans des fonctions d’enseignement et de coaching, d’organisateur de concours.
Un début de carrière compliqué
Soliste à 11 ans dans une église, il commence l’apprentissage du piano mais prend des cours de chant aux académies de Jette et de Laeken. Sa professeure de piano a la bonne idée de le présenter à Frédéric Anspach qui lui donne cours à l’académie de Jette. Après un prudent arrêt pendant la mue, il le rejoint à 17 ans au Conservatoire de Bruxelles. A 18 ans, il reçoit son premier Prix et revient son Prix d’art lyrique après un service militaire de 12 mois. Il participe à plusieurs concours (Liège, Toulouse, Genève)
Il commence alors sa carrière en fréquentant les troupes de trois théâtres différents : Paris où on ne lui confie des petits rôle utilitaires, Genève en 1964 où on incarne des rôles plus substantiels et surtout le Deutsche Oper de Berlin où l’engage Lorin Maazel qui l’a dirigé dans son légendaire enregistrement de L’Heure espagnole de Ravel. L’esprit d’équipe du travail de troupe où les plus jeunes observent les grands anciens, jouant les seconds rôles tout en préparant les premiers (pour des remplacements inopés) demeure pour le jeune chanteur une expérience incomparable qu’il ne cessera de recommander tout au long de sa propre carrière ? Ce travail des rôles de l’intérieur lui révèle aussi l’importance de l’excellence scénique. Van Dam sera un des premiers grands chanteurs pour lequel le jeu théâtral devient une évidence : mais un jeu dense et sincère qui va au cœur d’un personnage et refuse tous les excès incongrus.

Triomphes à l’opéra
Très vite, il est repéré par Herbert von Karajan qui, dès 1968, l’engage à Salzbourg. Sa voix est très phonogénique et , très vite, il va participer à certains de ses enregistrements majeurs ( Le Vaisseau fantôme et Parsifal, Salome, Le Nozze di figaro, Pelléas et Mélisande. Sa carrière internationale démarre : en 1972, il débute à la Scala et à Vienne, en 1975 au MET. En 1973, il revient à Paris (Les Contes d’Hoffmann, La Bohème et surtout, Le Nozze di Figaro, le spectacle d’ouverture de l’ère Liebermann confié au tandem Solti/Strehler).
C’est à Paris que le cinéma lui ouvre les portes pour le Leporello du Don Giovanni de Joseph Losey, le déclencheur du film-opéra. Et on le retrouve ensuite dans une célèbre production belge, Le maître de musique de Gérard Corbiau. Il ne reste pas insensible à la création : il créa en 2003 Œdipe sur la route de Bartholomée sur un texte de Bauchau. Mais son grand moment restera son incarnation du Saint François d’Assise pour l’opéra de Messiaen qui est d’emblée passée à l’histoire : en 1983 pour la création à Paris mais aussi pour la prodigieuse production de Peter Sellars à Salzbourg en 1992.
Une des grandes expériences de Van Dam restera son compagnonnage avec Gerard Mortier durant la période où ce dernier dirigea la Monnaie. En 1981, il chante Don Carlo pour l’inauguration de sa direction sous la baguette de Sir John Pritchard. C’est à Bruxelles qu’il étrenna une série de nouveaux rôles : Simon Boccanegra, Hans Sachs, Falstaff, Boris Godounov.
Mais Van Dam est aussi un musicien curieux qui a défendu avec panache au disque des raretés : Oedipe-Roi d’Enescu, Guercoeur de Magnard, Pénélope de Fauré ou Le fou de Landowski. Et si ses triomphes sont incontestables dans Don Carlo, il n’en incarna pas moins Philippe II dans la version française originale au Chatelet et ensuite à Bruxelles. Et c’est en incarnant de Don Quichotte de Massenet qu’il fait en 2020 ses adieux, à la Monnaie. Avant cela, il avait repris la comédie musicale pour l’ORW L’Homme de la Mancha, créée en langue française par Jacques Brel.
Un intérêt tout azimut pour la musique
L’intensité de sa carrière d’opéra dissimule mal par ailleurs son intérêt permanent pour le concert (récitals, oratorios, musique religieuse). Sa partie de basse dans la 9e de Beethoven de von Karajan est légendaire. Mais au concert, cet acteur prodigieux sait toujours rester sur une réserve généreuse qui fait toute la classe de son chant. On retrouve ce même souci stylistique dans le lied et la mélodie toujours respectueux de la ligne vocale tout en servant le mot avec une diction magique. Cette retenue dosée permet de jouir du rayonnement incomparable d’un timbre rayonnant qui sculpte la phrase en lui conservant la clarté de la ligne vocale. Avec Van Dam, le mot colore le chant mais celui-ci demeure essentiel dans sa simplicité naturelle.
Mais son dévouement pour la musique a aussi dépassé sa seule carrière d’interprète. En 1988, conjointement avec Jean-Pierre de Launoit et Gerard Mortier, il initie la session chant du Concours Reine Elisabeth.
Il fut également un ardent passeur de témoin. A ce titre, il a été conseiller pédagogue au conservatoire de Liège avant de prendre en charge en 2004 comme Maître en résidence la section chant de la Chapelle Musicale Reine Elisabeth. Un poste qu’il conservera jusqu’en 2023 où il devient Maître en résidence Emeritus.
Un honnête homme dans son siècle
L’action de José Van Dam obéissait à une éthique claire et libre mais tendait toujours à faire rayonner l’art dans la société. Ses moyens musicaux lui offraient des possibilités immenses mais il a su les gérer au profit de la beauté dans ce qu’elle de plus pur. Ne disait-il pas :
La voix est le miroir de l’âme, cela va de pair avec la simplicité, la liberté et le naturel
La plupart des chanteurs ont un don mais sans la générosité, ils n’iront nulle part.
Lui-même est allé très loin sans jamais perdre son humanité chaleureuse.
Crédits photographiques : Nomi Baumgartl et SF/ Bernd Uhlig