Julien Libeer et ses complices nous offrent un Ravel d’une limpidité radicale
Maurice Ravel (1875-1937) : Vocalise-étude en forme de habanera, Jeux d’eau, Sonatine, Miroirs, gaspard de la nuit, Sonate pour violon et violoncelle, Valses nobles et sentimentales,Sonate pour violon et piano n°2, Le Tombeau de Couperin. Julien Libeer, piano ; Lorenzo Gatto, violon ; Bruno Philippe, violoncelle. 2025. Textes de présentation en français, anglais et allemand. 133’50''. Harmonia mundi HMM 902761.63
Julien Libeer n’a décidément pas son pareil pour générer des programmes qui sortent des sentiers battus en suscitant des rencontres imprévues. Récemment, son disque 1-2-3-4 survolait le Mozart chambriste depuis une sonate pour piano, la K 282 jusqu’à l’imposant quatuor K 478, ajoutant à chaque étape un compagnon à son odyssée. Il applique ici la même formule en offrant un environnement insolite à son voyage parmi les œuvres pour piano de Ravel.
La première rencontre nous ramène vers Lorenzo Gatto, le partenaire engagé d’une flamboyante intégrale des sonates de Beethoven. Une complicité s’infiltre plus qu’elle ne s’impose dès l’allegretto de la sonate pour violon, abordant ensuite le blues comme une caresse lointaine, presqu’intemporelle qui annonce le caractère fuyant du perpetuum mobile final.
Mais Julien voulait aller plus loin et souhaitait jouer la Vocalise en forme d’habanera, une pièce de circonstance pour mezzo-soprano jamais orchestrée mais dont le violoncelle dans l’arrangement de Paul Bazelaire magnifie le cantabile enchanteur. Celle-ci imposait la présence d’un violoncelliste et il accueille donc Bruno Philippe, un beau lauréat de la première session de violoncelle du Reine Elisabeth. Et le charme opère à merveille. Mais l’occasion était trop belle pour ne pas aller plus loin et faire un pas résolu dans l’étrange avec la sonate pour violon et violoncelle où s’impose l’alliage d’une rythmique soutenue et d’une réflexion rêveuse. Philippe et Gatto donnent une vie intense à l’austérité abstraite, pleinement assumée, du propos. La conjonction des trois talents est depuis allée plus loin puisque les compères se sont produits cet été en forme de trio.
Ces percées vers le méconnu illustrent par ailleurs avantageusement la démarche de Julien Libeer dans les œuvres pour piano où il imprime une clarté et une sveltesse qui donnent une portée très moderne à l’écriture de Ravel : limpidité incontournable de « Jeux d’eau », classicisme sublimé de la sonatine, netteté de la variété d’ambiances des « Miroirs », le piano est toujours lisible, la netteté de la phrase autorisant des effets de résonances qui sont autant de colorations maîtrisées. On est alors surpris que ce Ravel, habité de l’intérieur résiste à la flamboyance des pages plus virtuoses : Scarbo demeure une pièce d’atmosphère dans la foulée d’Ondine et Le Gibet et les Valses nobles et sentimentales s’abandonnent à la seule force de leurs enchainements là où la netteté du trait souligne la vivacité des contours dansants du Tombeau de Couperin.
Fuyant délibérément l’effet, la fluidité du jeu de Libeer fascine et suscite des effets de contrastes qui colorent avec une précision pointilliste les ambiances revendiquées par le compositeur. Leur originalité et leur force de conviction instinctive sont alors autant de rappels des audaces manifestées ailleurs par ses deux partenaires chambristes, donnant ainsi toute sa cohérence à un disque aussi audacieux que pertinent. Mais qui reste décidemment un moment à part dans la discographie de Ravel.
Son : 10 -Livret : 8 - Répertoire :10 - Interprétation :9
Serge Martin