La musique symphonique énigmatique de l’Estonien Lepo Sumera

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Lepo Sumera (1950-2000) : Symphonies n° 1 et n° 6. Orchestre symphonique national d’Estonie, direction Olari Elts. 2023. Notice en anglais. 52’ 51’’. Ondine ODE 1449-2. 

On connaissait déjà les deux symphonies de l’Estonien Lepo Sumera que rassemble cet album Ondine, grâce à deux disques BIS parus en 1996 (Symphonies 1, 2 et 3) et en 2003 (Symphonie 6, couplée au Concerto pour violoncelle que jouait David Geringas, et à la Musique profane). Les deux fois, Paavo Järvi rendait hommage à son compatriote, d’abord avec l’Orchestre symphonique de Malmö, puis avec l’Orchestre symphonique national d’Estonie, révélant un univers symphonique original et souvent énigmatique. C’est Olari Elts, directeur musical, depuis 2020, de la formation établie à Tallinn, qui reprend le flambeau de Järvi pour un nouvel hommage à un compositeur trop tôt disparu, à peine âgé de cinquante ans.

Originaire de Tallinn, Lepo Sumera a étudié au conservatoire de sa cité natale, notamment avec Heino Eller (1887-1970), pédagogue réputé, auquel Olari Elts, qui s’est spécialisé dans la musique de compositeurs baltes, a consacré deux albums symphoniques récents chez Ondine. Devenu professeur dans le même conservatoire dès 1976, Sumera a travaillé en même temps pour la radio estonienne, avant d’entamer une carrière politique qui l’a conduit à occuper, de 1988 à 1992, le poste de vice-ministre, puis de ministre de la Culture. En Estonie, c’est une figure importante de la seconde moitié du XXe siècle, qui a laissé un répertoire avant tout centré sur la musique symphonique, mais aussi des pages instrumentales, chorales et de musique de chambre. Il s’est aussi illustré dans la musique de danse et pour le cinéma. Ses six symphonies, écrites entre 1980 et 2000, année de sa disparition, sont sans doute les plus représentatives de son inspiration musicale.

Tenté d’abord par l’atonalité, Sumera s’en est détaché au moment de l’écriture de sa Symphonie n° 1 de 1981, suivant ainsi l’exemple d’un Arvo Pärt pour un langage néo-modal. Écrite en deux mouvements d’une durée d’une quinzaine de minutes chacun, elle révèle aussi, dans le premier, l’attirance de Sumera pour la musique électroacoustique, une technique de réverbération instrumentale se répercutant en écho après un thème esquissé. Cela crée une sensation qui rappelle le son des cloches, fréquentes dans la musique estonienne, avec des structures polyrythmiques complexes, de grands éclats orchestraux, des cuivres appuyés et un célesta évocateur. Une série de variations enrichissent un langage dynamique, mais aussi méditatif, caractéristique compositionnelle de Sumera. Il y a, chez lui, des créations d’espaces mystérieux, où le temps semble suspendu, comme en questionnement, qui s’estompe dans un quasi silence. Le second mouvement de la symphonie contient des éléments sarcastiques, qui font penser à une musique de cirque qu’un Chostakovitch n’aurait pas désavouée, avec des rythmes bien affirmés aux cordes, entre classicisme et modernisme modéré. L’impact est assuré, au sein d’une orchestration colorée avec vigueur mais aussi avec magie, le célesta se chargeant d’amorcer un climat conclusif éthéré, où le mystère conserve son poids d’improbabilité.  John Adams s’en souviendra en composant Shaker Loops, composé un an après cette symphonie, dont l’Américain avait connaissance, comme le confirme une lettre citée dans la notice de Kerri Kota.

La Symphonie n° 6 (2000), œuvre ultime avant le décès prématuré de Sumera, baigne, elle aussi, dans un climat troublant, la violence se déployant dans un Andante furioso initial qui offre un théâtre de conflits au sein de l’orchestre, à côté de moments rêveurs. Un drame se noue dans les deux mouvements, le premier étant basé sur une structure thématique, comme une sorte de chaconne, avec de multiples variations. Univers personnel étrange, qui adopte celui de la symphonie classique, entre dialectique, méditation et mystère. Dans le second, Andante, la méditation prend une forme d’abstraction que l’on pourrait qualifier de métaphysique, voire de tragique, la notice assimilant cette fin, étalée sur neuf minutes, à d’autres comme l’Inachevée de Schubert, la Pathétique de Tchaïkowsky ou la Neuvième de Mahler. Des arpèges de harpe participent à la conclusion d’une partition déconcertante, dont la signification prend une dimension particulière quand on sait que, peu après, le compositeur allait disparaître.  

À la tête des pupitres de qualité de l’Orchestre symphonique national d’Estonie, Olari Elts creuse un discours à la fois dense et complexe. Cette version rend justice à ces pages qui n’engendrent qu’un regret, celle de déplorer la perte trop rapide d’un créateur qui avait sans doute encore beaucoup à exprimer. On la rangera à côté de la vision de Paavo Järvi, en attendant qu’Olari Elts complète l’intégrale.

Son : 8,5    Notice : 9    Répertoire : 9    Interprétation : 10

Jean Lacroix   

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