La résurrection d’un répertoire oublié

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Anton Bruckner (1824 - 1896) : Quatuor à cordes en ut mineur WAB 111 – Rondo en ut mineur WAB 208 – Thème et variations en mi bémol majeur pour quatuor à cordes WAB 210 – Friedrich Klose (1862 – 1942) : Quatuor à cordes en mi bémol majeur. Quatuor Diotima. 2024 - Livret en anglais, allemand et français.  85’29’’. Pentatone – PTC 5187 217.

Ce disque admirable a la particularité de mettre en regard les quatuors à cordes de deux compositeurs romantiques, où le premier (Anton Bruckner) était le maître du second (Friedrich Klose). Cependant les membres du Quatuor Diotima soulignent fort à propos l’inversion de la situation des deux compositeurs au moment où ils composent ces œuvres. En effet, si Anton Bruckner deviendra mondialement célèbre, Friedrich Klose, pour talentueux qu’il soit, ne sera pas véritablement reconnu en qualité de compositeur. Il laissera cependant un répertoire composé d’œuvres religieuses, d’un opéra (Ilsebill), de Lieder et de poèmes symphoniques et de pièces instrumentales. Ce manque de reconnaissance en tant que compositeur, il le doit principalement à son sens aigu de l’autocritique, limitant drastiquement sa production. Rudolph Louis, un de ses élèves, le qualifiera d’ailleurs « d’oligographe très prononcé » soulignant ainsi la rareté de ses écrits. En revanche Klose deviendra un pédagogue éminent en Suisse et en Allemagne où il enseignera notamment la composition. L’écoute de ce disque révèle que le Quatuor à cordes de Klose (le joyau de cet enregistrement), par son écriture formelle et son expressivité semble bien plus abouti que les œuvres de Bruckner composées pour cette même formation. Néanmoins, cela ne diminue pas pour autant la qualité des œuvres brucknériennes qui ne sont dépourvues ni de charme, ni d’inspiration, d’autant plus qu’elles ont été composées à une époque bien antérieure. Près d’un demi-siècle séparent les compositions pour quatuor à cordes de Bruckner (1860-1863) et le Quatuor de Klose (1908-1911). En cette période effervescente sur le plan artistique (seconde moitié du 19ème au début du vingtième siècle), les règles et les styles évoluent rapidement et les langages musicaux changent radicalement.  

Au moment de la composition de leurs quatuors respectifs, Bruckner approche de la quarantaine et fait encore figure de novice malgré son âge, alors que Friedrich Klose qui approche de la cinquantaine est un musicien accompli et un théoricien qui maîtrise pleinement l’art de la composition. 

Au début des années 1860, Bruckner est âgé de trente-sept ans et il est déjà reconnu comme un musicien particulièrement brillant puisqu’il est le titulaire de l’Orgue de Saint Florian depuis déjà neuf ans. Ce statut prestigieux ne l’empêchera nullement de prendre des cours particuliers avec Otto Kitzler de (1861 à 1863) afin de parfaire en toute humilité ses connaissances musicales. En cela il rappelle une fois de plus Schubert, qui prendra des cours tout au long de sa courte vie et qui travaillait encore au moment de sa mort à un exercice de contrepoint. 

Anton Bruckner est surtout renommé aujourd’hui pour ses magistrales symphonies (dont il débute la composition dès 1863) et pour sa musique religieuse. Ces œuvres imposantes nécessitent des formations orchestrales et vocales particulièrement volumineuses où Bruckner excelle dans leur organisation. Ses symphonies, au langage inspiré par Beethoven, Schubert et Wagner, éclaireront tout le post-romantisme allemand par leur démesure, et certains élèves de Bruckner comme Gustav Mahler et Hans Rott laisseront eux aussi des œuvres orchestrales aux grandes proportions. Par ailleurs, profondément influencé par sa grande piété, Bruckner écrira aussi une œuvre religieuse abondante et inspirée (incluant des messes, motets, psaumes, requiem etc.), ce qui lui vaudra le surnom de « Ménestrel de Dieu ». 

Au cours de sa vie, Bruckner a aussi composé des œuvres diverses qui demeurent encore aujourd’hui plus confidentielles, pour ne pas dire ignorées. Celles-ci, sont certes en deçà de son œuvre symphonique et nombre d’entre elles n’étaient pas destinées à être jouées en public. Elles faisaient souvent l’objet d’expérimentations musicales privées ou constituaient des exercices à vocation uniquement pédagogique. Parmi ces œuvres restées dans l’ombre, on peut citer les pièces pour piano et quelques rares pièces d’orgue. Il est d’ailleurs désolant qu’un organiste du talent de Bruckner, titulaire de l’orgue de Saint-Florian n’ait laissé que de des pièces mineures pour cet instrument alors que d’après ses contemporains, il y improvisait de façon magistrale. Sa Musique de chambre (quatuor et quintette à cordes) fait aussi partie de cette production marginale. Ces œuvres sont néanmoins d’excellente qualité, et le Quatuor à cordes révèle une expressivité à fleur de peau et un sens mélodique extraordinaire. Toutes ces œuvres plus confidentielles et rarement jouées contribuent cependant à la compréhension du langage brucknérien et ont participé à son élaboration. 

Né dans un village près de Linz, Bruckner fréquentera dès sa plus tendre enfance l’Abbaye voisine de Saint Florian où il fera ses études générales et musicales. Après un solide et rigoureux apprentissage, il obtiendra son diplôme d’instituteur et reviendra à Saint Florian comme titulaire de l’orgue. Ses premiers maîtres en musique seront Léopold von Zenetti et Hans Schläger, mais après son départ pour Linz où il a été nommé organiste titulaire de l’ancienne cathédrale, Bruckner cherche à parfaire ses connaissances auprès de Simon Sechter, pédagogue et organiste réputé. Pendant six ans (de 1855 à 1861) Bruckner ira travailler auprès de lui à Vienne, et étudiera tout particulièrement la fugue et l’art du contrepoint. Après l’obtention de son diplôme du Conservatoire de Vienne en 1861, Bruckner cherchera encore à parfaire ses connaissances musicales, et il décide de travailler à partir de 1861 avec le violoncelliste et chef d’orchestre Otto Kitzler. Ce dernier, fera découvrir à Bruckner la musique de Richard Wagner, (ce qui sera déterminant pour l’élaboration de son langage). Kitzler lui fera aussi travailler des exercices de composition extrêmement variés portant sur la musique de chambre et la musique orchestrale. Ceux-ci comprendront notamment la composition de plusieurs pièces pour quatuor à cordes. C’est dans ce cadre que naîtra le Quatuor à cordes en ut mineur WAB 111, que l’on retrouve dans le recueil d’esquisses et de compositions de Bruckner intitulé « Kitzler-Studienbuch ». Sans minimiser sa portée didactique, cette œuvre qui comporte quatre mouvements est particulièrement développée. Bruckner y explore alors les formes musicales sous la direction de Kitzler. Dans cette œuvre Bruckner se réfère à ses grands ainés (Haydn, Beethoven, Schubert…) mais il commence aussi à tester son propre style par l’emploi d’une écriture très personnelle et souvent complexe qui emploie une écriture contrapuntique mêlée à une polyphonie profuse dans un contexte romantique. 

Bruckner ne composera pour la formation du quatuor à cordes que durant cette brève période où il travaille avec Otto Kitzler entre 1861 et 1863, et n’y reviendra jamais. Sa production pour cette formation est donc très réduite, se limitant à la pièce maîtresse que représente le Quatuor en ut mineur (en quatre mouvements), mais aussi le « Rondo en forme plus grande », (une version alternative et plus conventionnelle au Rondo final du Quatuor à cordes, qu’Otto Kitzler avait jugé peu convaincant au niveau de son équilibre, mais peut-être aussi trop novateur dans sa forme) et le « Thème et variations » en mi bémol majeur WAB 210. Le Quatuor Diotima nous propose grâce à cet enregistrement la quasi-intégralité de la production brucknérienne pour quatuor à cordes, à l’exception cependant des « Six Scherzi pour quatuor à cordes » composés à la même époque et figurant eux aussi dans le « Kitzler-Studienbuch ».  

Ces œuvres pour quatuor à cordes au parfum souvent schubertien sont de bonne facture mais resteront finalement dans l’esprit de Bruckner comme des compositions mineures qui ne seront pas destinées à être publiées. Lors de leur composition, et bien que ce ne soient pas à proprement parler d’œuvres de jeunesse, Bruckner agit alors comme un autodidacte, à la fois curieux et avide d’apprendre son métier de musicien en prenant des chemins de traverse, se soumettant à la surveillance et aux directives d’Otto Kitzler. Cette tutelle limite partiellement sa liberté d’expression et son implication personnelle dans ces œuvres.

Comme souvent, en art et tout particulièrement en Musique se créent des courants, des écoles, voire des dynasties de musiciens qui permettent de perpétuer une esthétique ou un style. Nombre de grands musiciens tenaient leur bagage musical de leurs professeurs, avant de le transmettre à leur tour à leurs successeurs, augmenté de leurs propres expériences et découvertes, et parfois même de leur génie. Ce fut le cas avec Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Chopin, Liszt etc… Bruckner n’échappa pas à la tradition puisque l’enseignement tiendra une place centrale dans sa vie de musicien. Il occupera les fonctions de professeur d’orgue, d’harmonie et de contrepoint au Conservatoire de Vienne pendant vingt-trois ans (entre 1868 à 1891). C’est dans cette même ville qu’il donnera des cours particuliers entre 1886 et 1889 à un jeune musicien allemand né à Karlsruhe du nom de Friedrich Klose (recommandé par son professeur Felix Mottl, à la fois chef de l’orchestre de la Cour de Karlsruhe, et ancien élève Bruckner). 

Si la musique de chambre est relativement réduite chez Bruckner, on ne peut que constater que celle-ci n’est pas oubliée dans ses méthodes d’enseignement. Celles portent leurs fruits chez ses élèves puisque plusieurs d’entre eux écriront des œuvres de musique de chambre de grande qualité comme Hans Rott (qui a lui aussi composé un Quatuor à cordes en ut mineur) ou Hugo Wolf (qui en a écrit un en ré mineur en 1884). Comme l’indique lui-même Friedrich Klose, son quatuor à cordes fait référence aux modèles classiques et porte le sous-titre révélateur : « Un hommage en quatre versements à mes sévères maîtres d’école allemands ». Par chacun des quatre mouvements (qu’il appelle ironiquement « versement ») Klose veut prouver qu’il peut composer dans une matière qu’il maîtrise suprêmement, tout en suivant un style qu’il s’impose et qui respecte à la lettre les préceptes inculqués par ses anciens professeurs (dont bien sûr Anton Bruckner, Felix Mottl et Vincenz Lachner), tant au niveau du langage que de la forme. 

Klose, en s’imposant des règles prescrites par ses anciens maîtres (les qualifiant lui-même de sévères), se voit obligé d’employer une forme d’écriture qui n’est dictée ni par son style naturel, ni par sa propre inspiration. En cela, il agit de la même manière que Bruckner cinquante ans plus tôt, lui-même contraint par Kitzler. Il y a cependant une différence notable car Bruckner était alors dans la posture de l’élève, alors que Klose adopte l’attitude du maître dominant son sujet, jusque dans la contrainte qu’il s’impose, et qu’il considère somme toute comme un défi. Au moment de la composition de son Quatuor à cordes, Klose avait déjà un parcours d’enseignant très impressionnant : Professeur de Théorie à l’Académie de Genève, enseignant au Conservatoire de Bâle, Professeur de composition à l’Académie de Munich. Malgré cette grande expertise en matière de composition, il mettra tout de même trois ans pour venir à bout de son œuvre, d’en maîtriser la forme tout en gardant comme modèle le quinzième Quatuor opus 132 de Beethoven.  Habitué à composer des musiques à programme, Klose se plonge cette fois dans une écriture plus exigeante et abstraite, en explorant « la théorie des formes ». Il traite celles-ci dans chaque mouvement, depuis la forme sonate du Moderato initial à la forme rondo du final. Cette œuvre aux dimensions gigantesques (près de quarante-neuf minutes par le Quatuor Diotima) est écrite dans un langage largement contrapuntique et se caractérise par une grande diversité mélodique, où les thèmes abondent. Le quatuor baigne dans un style romantique affirmé où l’on sent néanmoins l’empreinte laissée par Richard Wagner (un souvenir des cours de Bruckner sans doute), mais sans jamais adopter un langage post-romantique plus moderniste, a l’instar de ses contemporains Zemlinsky ou Schreker.   

Cet disque particulièrement copieux du Quatuor Diotima est particulièrement bienvenu car il plonge l’auditeur dans le monde particulier du Quatuor à Cordes dans ce post-romantisme allemand qui oscille entre la rigueur formelle, la recherche de repères (où il est impossible de se départir des grands modèles que représentent Beethoven et Schubert) et en même temps, un désir d’émancipation irrésolu. Bruckner et Klose à cinquante ans de distance se trouvent tributaires de cette filiation culturelle où, même à l’ère Romantique censée être l’expression de la liberté sans la contrainte d’un cadre formel, ils se trouvent malgré tout obligés de faire des concessions et d’en revenir à des bases fondamentales. 

Jusqu’à présent, les œuvres pour Quatuor à Cordes de Bruckner et Klose n’avaient la faveur ni des Salles de Concert, ni des studios d’enregistrement. Le Quatuor de Klose est totalement et injustement méconnu et ne bénéficiait jusqu’à ce jour que d’un très ancien enregistrement (peu diffusé et introuvable) en vinyle du Tonhalle-Quartett de Zurich. Quant à celui de Bruckner, il a connu un sort légèrement plus enviable, avec quelques rares enregistrements (eux aussi difficilement accessibles) du Quatuor Fitzwilliam, du Quatuor Keller et de l’Ensemble Archibudelli. 

Heureusement l’enregistrement récent du Quatuor Diotima, sort ces œuvres injustement négligées de leur oubli, et il contribuera certainement à populariser le Quatuor de Klose qui le mérite amplement. Le jeu du Quatuor Diotima est à la fois précis, vif et chargé d’émotions (ce qui est une performance compte tenu de l’écriture contrapuntique employée par Bruckner et Klose). La sonorité du Quatuor Diotima est aussi somptueuse qu’étincelante et permet à l’auditeur d’écouter dans un confort sonore idéal ces œuvres servies en outre par une prise de son parfaitement équilibrée. Ajoutons enfin que le passionnant livret donnant de multiples informations sur les deux compositeurs et sur la genèse des œuvres est particulièrement opportun.

Notes : Son : 9 - Livret : 9 - Répertoire : 10 - Interprétation : 9,5

Jean-Noël Régnier 

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