La trompette de Hardenberger et le piano de Pöntinen pour un voyage automnal 

par

Autumn Aubade. ahbez, eden (1908-1995) : Nature Boy. Mark-Anthony Turnage (°1960) : Autumn Aubade, pour bugle et piano. HK (Heinz Karl) Gruber (°1943) : Bossa nova, extrait des ‘3 MOB Pieces’ op. 21e. Roland Pöntinen (°1963) : Bluebird Dream. ; Prélude d’automne, pour piano.  George Enescu (1881-1955) : Légende. Frédéric Chopin : Prélude pour piano op. 28 n° 2. Staffan Storm (°1964) : Three Autumns. Ornette Coleman (1930-2015) : Chanting. Jimmy Van Heusen (1913-1990) : The September of my Years. Håkan Hardenberger, trompette et bugle ; Roland Pöntinen, piano. 2024. Notice en anglais, en allemand et en français. 68’ 44’’. SACD BIS-2723.

Les mélomanes qui ont une mémoire infaillible n’auront pas oublié le flamboyant récital, toujours disponible, que le trompettiste Håkan Hardenberger (°1961) et le pianiste Roland Pöntinen (°1963) avaient gravé en 1984 pour le label BIS, sous le titre « The Virtuoso Trompet ». Y voisinaient, entre autres, Jean Françaix, Arthur Honegger et Peter Maxwell Davies. Les deux solistes suédois ont beaucoup joué et enregistré ensemble depuis cette prestation de jeunesse. Hardenberger, formé à Malmö, Paris et Los Angeles, a reçu les flatteuses faveurs du Times en 2011, qui l’a déclaré « le meilleur trompettiste de la galaxie ». Il a notamment créé des concertos de Ligeti, Henze, Pärt, Turnage ou Takemitsu. Quant à Pöntinen, il s’est produit en récital ou en concert dans le monde entier, offrant au public, entre autres, des cycles complets des sonates de Beethoven.

Tous deux également compositeurs, ils se retrouvent dans un programme qui, explique Hardenberger, peut être considéré comme une capsule qui revient après 40 ans en orbite avec les deux mêmes voyageurs, désormais un peu plus grisonnants, un peu plus riches en expériences et impatients de raconter leurs histoires. Grisonnants ? Sans doute, mais toujours aussi enthousiastes et dynamiques, faisant de leur choix, où l’intérêt commun pour le jazz, le cinéma et d’autres formes d’art offre un éventail contrasté, un programme destiné à séduire tout public. On en est tout de suite convaincu en découvrant, en ouverture, un arrangement pour trompette et piano par Pöntinen du standard de jazz Nature Boy, signé en 1947 par eden ahbez (à écrire sans majuscule, en réalité George Alexander Aberle), Américain né à Brooklyn, dont le style de vie préfigura le mouvement hippie avant-gardiste. Grand succès pour Nat King Cole, repris par un nombre incalculable d’interprètes, ce morceau célébrissime crée d’emblée un mélancolique bien-être. En fin de récital, dans le même registre, on trouve The September of my Years (1956), que Frank Sinatra immortalisa. La musique est d’un autre Américain, Jimmy Van Heusen, qui fit une remarquable carrière au cinéma.

L’intitulé de l’album est emprunté à Autumn Aubade, titre de la page pour bugle et piano que Turnage a composée pour le présent duo en 2023. Ici aussi, la mélancolie est de mise pour mettre en valeur le chant chaleureux et séduisant de l’instrument. La troisième saison de l’année est donc le fil rouge du récital. Pöntinen joue un Prélude d’automne de sa composition, pour piano seul, méditation autour de la note fa, dans l’atmosphère des musiques de film de Thomas Newman (°1955), qui en a écrit des dizaines, notamment celle de La ligne verte (1999), terrible document sur les exécutions capitales aux USA. 

La partition la plus longue du programme (trente minutes), Three Autumns (2015/16) de Staffan Storm, s’inspire d’un poème d’Anna Akhmatova (1889-1966), une victime du régime stalinien. Elle est précédée par le Prélude op. 28 n° 2 de Chopin que joue Pöntinen, choix lié lui aussi au cinéma, ce prélude ayant marqué une scène essentielle du film d’Ingmar Berman Sonate d’automne (1978). Le Suédois Staffan Storm, qui compte à son catalogue musique orchestrale, de chambre et opéras, a choisi le texte de la poétesse russe, écrit en pleine guerre mondiale, en 1943, pendant son exil à Tachkent. Dédiée à Hardenberger, cette œuvre prenante, dynamique et évocatrice de l’automne sous des ambiances contrastées, ludiques puis sombres et dramatiques, est destinée à la trompette, avec utilisation de plusieurs types de sourdines, et au piano. C’est un intense moment d’émotions successives, qui touchent l’auditeur par leur profondeur et leur intensité.

Le programme est complété par la Légende élégiaque et virtuose (1906) d’Enescu, pour trompette et piano, marquée elle aussi par l’émotion et la nostalgie. La Bossa nova (1968, révision 1977) de Gruber, conçue pour violon et piano et arrangée par les deux solistes, est un morceau plus divertissant, comme l’est aussi Chanting (1988), du Texan Ornette Coleman, précurseur du free-jazz. Ici, l’improvisation est laissée à la liberté de chaque interprétation, Hardenberger et Pöntinen proposant celle qu’ils ont donnée en août 2024. 

On l’aura compris : cette affiche variée et contrastée, qui touche à plusieurs domaines, offre un éventail choisi judicieusement pour mettre en valeur les instruments et leurs interprètes, au zénith de leur art. La réussite est totale : on est séduit, sans faille, par ce voyage enjôleur et troublant à la fois, que l’on écoute en boucle sans se lasser.   

Son : 9   Notice : 10   Répertoire : 8 à 10   Interprétation : 10

Jean Lacroix

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