La virtuosité de Sophie Hallynck pour le « Paganini de la harpe », Félix Godefroid

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Félix Godefroid (1818-1897) : Trois études caractéristiques pour la harpe ou pour le piano op. 23 à 25 ; Vingt études mélodiques pour la harpe faisant suite aux Exercices ; Étude en mi bémol mineur pour harpe opus 193. Sophie Hallynck, harpe. 2024. Notice en français, en anglais, en néerlandais et en allemand. 58’ 02’’. Musique en Wallonie MEW 2512. 

Ce n’est pas la première fois que Sophie Hallynck offre la possibilité de mieux connaître le Namurois d’origine Félix Godefroid. En 2006, déjà pour Musique en Wallonie, elle signait un album consacré à ce compositeur belge, qu’elle partageait avec la pianiste Sylvia Bernier. On y trouvait des pièces diverses pour harpe seule, pour piano seul, pour harpe et piano et, enfin, pour harpe et voix (six élèves de la classe de chant de Laure Delcampe et Benoît Giaux de l’IMEP de Namur). Aujourd’hui, c’est la seule harpe de Sophie Hallynck qui donne accès à vingt-quatre études de Godefroid, surnommé le « Paganini de la harpe », titre confirmé, le lendemain de son décès, dans un article de presse où l’on pouvait lire : Nul mieux que lui ne sut faire rire, pleurer et gazouiller la harpe et traduire par elle la brise des roseaux ou l’âme des grands bois

Pourquoi avoir choisi des études ? Dans une note qui fait suite à la présentation de Godefroid signée par Manuel Couvreur, Sophie Hallynck s’en explique : Elles ne se bornent pas à être des œuvres débordantes de musicalité au style ciselé : elles traduisent avant tout une ambition pédagogique. Godefroid a pensé ses études comme une véritable école de la harpe. Chaque difficulté technique y devient le support d’une expression musicale, une approche qui confère à ces études une richesse et une pertinence exceptionnelles. Et de préciser que, face à cette musique romantique, les jeunes interprètes pourraient presque oublier les nombreuses acrobaties techniques qu’elles exigent.

Manuel Couvreur rappelle que Dieudonné Godefroid (1779-1836), le père de Félix Godefroid, avait fondé à Namur une école avant d’être nommé directeur du théâtre local, qui tomba en faillite. Félix est né en 1818 dans cette famille nombreuse qui connut plusieurs musiciens et alla s’installer à Boulogne-sur-Mer, où Dieudonné ouvrit une autre école en 1829. D’abord formé dans ce contexte, Félix poursuit sa formation au piano à Douai, avant le Conservatoire de Paris en 1832, dans la classe du célèbre harpiste François-Joseph Naderman (1781-1835), puis au décès de celui-ci, avec Théodore Labarre (1809-1870), qui avait ouvert son propre cours pour l’instrument. Félix compose dès ses dix-huit ans et fait ses débuts à Paris en 1847, où il va vite rencontrer un vif succès, comme interprète et comme compositeur. On lira dans la notice de plus amples détails sur sa carrière, notamment les comparaisons faites avec le harpiste anglais Elias Parish-Alvars (1808-1849), un autre élève de Labarre, que Berlioz appela le « Liszt de la harpe ». Godefroid se fit connaître aussi comme pédagogue ; il enseigna à Neuilly-sur-Mer et en cours privés où défila toute la bonne société du temps, française et internationale, têtes couronnées comprises. Il écrivit plusieurs ouvrages de méthodes pour le piano et pour la harpe. Son catalogue contient aussi des pages de musique de chambre ou religieuse, ainsi que des cantates et des opéras, dont l’un, de 1858, est intitulé La Harpe d’or, qui contient des solos pour l’instrument. 

Le présent programme s’ouvre par les Trois études caractéristiques pour la harpe ou pour le piano op. 23 à 24. Publiées en 1850, elles présentent trois volets, dont les deux premiers, La mélancolie et Le rêve, sont suivis par La danse des sylphes, que Godefroid aurait composée vers sa vingtième année et qui fut son plus grand succès. Manuel Couvreur précise que l’ensemble, des plus romantiquement évocateur, inspira des vers au poète Joseph Méry (1797-1866), ami de Balzac, Hugo ou Musset. Godefroid se produira souvent dans cette version avec le ténor Gustave-Hippolyte Roger (1815-1879), un ami de Berlioz, dont il fut le premier Faust en 1846.

Les Vingt études méthodiques pour la harpe faisant suite aux Exercices sont le plat de résistance de l’album. Laissons Sophie Hallynck parler de ces « miniatures » musicales (aucune n’atteint les trois minutes) : les études se singularisent par leur caractère expressif, fortement dessiné, allant du rire aux larmes, par leurs structures - comme l’atteste la diversité surprenante des codas -, par des rythmiques variées, des sonorités nouvelles et des surprises harmoniques qui ne manquent pas d’audace. Reconnaissons que l’audition de ces vingt pièces à portée pédagogique risque d’entraîner, à la longue, même si l’on en admire l’ingéniosité, le raffinement et l’élégance, une certaine monotonie. Pour que cela n’arrive pas, Sophie Hallynck offre la clef, basée sur sa relation avec les œuvres. Elle a en effet orné chaque pièce d’un nom personnel qui la caractérise et la rend sensible. C’est ainsi que les gammes et arpèges, octaves, contre-temps ou autres notes glissées ou sons harmoniques deviennent, liste non limitative, l’insistante, la nostalgique, la bavarde, l’indécise, la joyeuse gambade ou la burlesque. Le programme s’achève par une Étude en mi bémol mineur op. 193 de 1877, une page de haute virtuosité.

Sophie Hallynck, dont on connaît la précision dans l’approche de son interprétation, explique encore qu’elle a travaillé sur un matériel d’époque, à savoir une harpe londonienne de Sébastien Érard de 1820 (illustration reproduite) pour s’imprégner des sonorités et des spécificités techniques de l’instrument avant de passer à une harpe Érard du début du XXe siècle, puis à une harpe moderne, un modèle Élysée de fabrication récente signé Carnac. Le résultat, fruit d’une préparation méticuleuse, est confondant de charme et de finesse.

Cet album est aussi un bel hommage à la cité de Namur : Félix Godefroid y est né, Sophie Hallynck, qui préside depuis 2006 le concours international de harpe Félix Godefroid (le prochain aura lieu fin avril/début mai 2026), enseigne à l’IMEP de Namur, et l’enregistrement a été réalisé avec soin du 29 octobre au 3 novembre 2024 au Conservatoire Balthazar-Florence, à Namur. Comme toujours chez Musique en Wallonie, la présentation est soignée : tableau évocateur du peintre bruxellois Alfred Stevens (1823-1906) en couverture, documentation précise et illustrations d’époque s’ajoutent au plaisir de l’audition. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 9   Interprétation : 10

Jean Lacroix 

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