Lassus : les huit Magnificat inspirés de motets, sobrement visités
The Alchemist, Magnificats based on polyphonic models vol 2, -motets. Orlandus Lassus (c1530-1594), cinq motets + magnificat : Omnis enim homo ; Memor esto verbi tui ; Recordare Jesu pie ; Deus in adiutorium meum ; Aurora lucis rutilat. Trois magnificat : Praeter rerum seriem ; Benedicta es, caelorum regina ; Omnis homo primum. Motets de Josquin des Prés (c1450-1521) : Praeter rerum seriem ; Benedicta es, caelorum regina ; Giaches de Wert (1535-1596) : Omnis homo primum. Philip Cave. Ensemble Magnificat. Charlotte Ashley, Amy Haworth, soprano. Hugh Cutting, alto. Guy Cutting, Steven Harrold, Nicholas Todd, ténor. Benjamin Davies, baryton. William Gaunt, Giles Underwood, basse. Martin Bolterauer, Clément Gester, cornet. Maximilien Brisson, Susanna Defendi, Emily Saville, Henry Van Engen, sacqueboute. William Lyons, douçaine. Edward Higginbottom, orgue. Livret en anglais ; textes en langue originale, traduction en anglais. Janvier 2024. Deux CDs. 54’00’’ + 47’58’’. Linn CKD 760
À la fastueuse cour de Munich, actif foyer de la Contre-Réforme, Guillaume V, duc de Bavière dès 1579, se réfugia dans la piété et notamment le culte de la Sainte Vierge. Un règne fervent qui explique certainement la floraison de dévotion mariale sous la plume du prolixe Lassus. Parmi la quelque centaine de Magnificat qu’il écrivit, rassemblés à titre posthume (1619) par ses deux fils Ferdinand et Rudolf, un large tiers puisent à des modèles polyphoniques antérieurs ou contemporains, dans plusieurs genres. Après un premier volume consacré aux emprunts madrigalesques, et en attendant un troisième volume prévu autour des chansons françaises, la présente parution se penche sur l’influence des motets latins.
Le recours au motet comme source d’inspiration du Magnificat semble s’initier outre-Manche, si l’on considère celui sur Benedicta et Venerabilis de Nicholas Ludford (c1490-1557), auteur de Lady Masses, ou celui sur O bone Jesu de Robert Fayrfax (1464-1521). Au crépuscule de sa carrière, Lassus ne fut donc pas précurseur dans ce type de technique compositionnelle, mais l’illustra à huit reprises, principalement dans le registre de l’auto-citation, exploitant cinq de ses propres motets. Et par ailleurs trois émanés de Josquin des Prés (Praeter rerum seriem ; Benedicta es, caelorum regina) et Giaches de Wert (Omnis homo primum). Philip Cave inclut ces huit Magnificat, précédés chaque fois du motet afférent. Le livret signé de John Milsom suggère de s’imprégner du texte et de la mélodie originaux, avant d’entendre leur conséquent polyphonique dans l’hymne de la Vierge : une recette aussi didactique que pragmatique pour appréhender l’alchimie revendiquée par le sous-titre de cette trilogie discographique.
Considérant les vastes effectifs musicaux de la chapelle ducale, l’enregistrement a ici opté pour un complément de deux cornets, quatre sacqueboutes, douçaine et orgue, accompagnant selon diverses configurations le chant, quand celui-ci ne se cantonne pas au strict a cappella. Une voie déjà suivie par l’équipe vocale Pro Cantione Antiqua, épaulée par le conglomérat du Hamburger Bläserkreis für Alte Musik et du Collegium Aureum dans leur référentiel vinyle capté au Schloß Kirchheim (DHM, 1973). Un verset du Magnificat Omnis enim homo, et même l’intégralité du concis Deus in adiutorium meum sont ici confiés au seul consort instrumental. On regrettera que la relative brièveté du double-album (à peine une heure quarante) aurait permis d’accueillir la mouture vocale.
Conçu pour les célébrations pascales, le festif Aurora lucis rutilat requiert trois sopranos et deux altos parmi les dix parties. On pourra estimer que l’effectif des neuf chantres dirigés par Philip Cave s’avère insuffisant : quoique le collectif ne manque pas d’étoffe, l’on pourra préférer la grandiose solennité à voix nues du Vocalconsort Berlin (Accent, 2015), ou l’apparat du Chœur de chambre de Namur épaulé par La Fenice (Ricercar, 1995). Pour le reste du parcours, l’on peut encore observer, à l’instar du précédent volume, que l’émotion semble parfois aseptisée. En tout cas, la justesse, la transparence emportent l’adhésion, si l’on admet que la liturgie vespérale soit ici abordée par une interprétation plutôt stricte et circonspecte, répondant à la sobre et intimiste religiosité vers laquelle inclina Guillaume « le pieux ».
Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8 à 9 – Interprétation : 9
Christophe Steyne