Laurent Wagschal et Pauline Bartissol en serviteurs humbles et convaincants de Guy Ropartz

par

Les compositeurs français de la fin du XIXe et du début du XXe siècle, qui gagneraient à être mieux connus, ne manquent pas. Il faut dire que cette période a été un véritable âge d’or de la musique française, et que les compositeurs qui, eux, sont fréquemment joués, ne manquent pas non plus. Pour autant, il est injuste que certains (et certaines, car des compositrices sont aussi concernées) soient restés dans l’ombre. Guy (de son prénom complet Joseph Guy-Marie) Ropartz est assurément de ceux-là.

Outre son activité de compositeur, mais aussi de poète et de romancier, il a marqué durablement les élèves, ainsi que le public, de Nancy (de 1894 à 1919), puis de Strasbourg (de 1919 à 1929), en tant que directeur de conservatoire. Chargé des saisons musicales, il avait à cœur de faire découvrir les œuvres des compositeurs contemporains (sa fidélité à l’égard d’Albéric Magnard, avec lequel il a entretenu l’une des plus belles amitiés qui soient entre deux compositeurs, est à cet égard exemplaire). Quant à sa propre activité créatrice, il est l’auteur d’une centaine d’ouvrage, dans tous les genres musicaux. Parmi eux, la musique de chambre occupe une bonne place, avec notamment six quatuors à cordes, et cinq sonates avec piano (sans compter une Sonatine pour flûte) : trois pour violon, et les deux pour violoncelle de ce concert.

Parmi ses principales sources d’inspiration, il y a sa foi chrétienne et son amour de sa Bretagne natale (où il se retirera, de sa retraite en 1929 à sa mort en 1955). Ses deux Sonates pour violoncelle et piano s’en font l’écho.

Les amateurs de la musique de cette époque connaissent depuis longtemps le pianiste Laurent Wagschal. Parmi ses contributions discographiques les plus significatives (et unanimement saluées par la critique), et pour s’en tenir à ces fameux « compositeurs qui gagneraient à être mieux connus », citons Maurice Emmanuel, Jean Cras, Albéric Magnard, Florent Schmitt, Paul Dukas, Gabriel Pierné. En 2020, il crée l’Ensemble Le Déluge, avec la violoncelliste Pauline Bartissol, et se lancent dans une ambitieuse aventure d’enregistrements d’intégrales Camille Saint-Saëns, Louis Vierne et Gabriel Fauré. Et, bientôt, Guy Ropartz.

Le concert avait lieu à la Bibliothèque musicale La Grange-Fleuret, située dans le 8e arrondissement de Paris. Jusqu’en 2018, elle portait le nom de Gustav Maher. Après trois années de travaux, elle a rouvert sous sa nouvelle appellation, mais sa salle de concerts porte doublement hommage au compositeur : par son nom (Salon Mahler) et par son portrait qui trône, en bonne place, dans cet espace à l’atmosphère feutrée.

Sur scène, le très beau piano de concert qui appartenait à Henry-Louis de La Grange, l’éminent spécialiste de Mahler à quoi l’on doit la fondation de cette bibliothèque en 1968 (en compagnie de Maurice Fleuret, d’où le nouveau nom du lieu). C’est un Steinway, récemment restauré, à la sonorité riche et profonde, qui date de 1907... soit entre les deux Sonates proposées à ce concert. Elles sont toutes deux en trois mouvements, sur le modèle vif-lent-vif.

La Première Sonate date en effet de 1904. Elle obéit au principe cyclique hérité de César Franck, et utilise en plusieurs endroits la cellule ré croche pointée, do double croche, ré blanche, qui est en quelque sorte la signature musicale de Ropartz. Dans l’Allegro moderato, Laurent Wagschal, avec sa fougue et la profondeur de ses basses, permet à Pauline Bartissol d’exprimer toute sa sensibilité sans surenchère, tandis que dans le Quasi lento, c’est le côté inexorable du pianiste qui renforce le lyrisme de la violoncelliste, dont on admire par ailleurs la superbe tenue du son. Quant à l’Allegro final, ils en donnent une interprétation particulièrement vivante et colorée ; Pauline Bartissol donne vie à tout cela avec d’impressionnantes vitesses d’archet, qui font écho au piano percussif et puissant de Laurent Wagschal.

La Seconde Sonate date du sortir de la Première Guerre mondiale. Ses deux premiers mouvements sont  emprunts du drame et de la douleur de ces quatre années de malheur, tandis que le dernier en dissipe les brumes par une joyeuse et rustique danse bretonne. Cette Sonate commence par un Ardent, où, à nouveau, les deux musiciens se complètent, mettant en valeur la différence d’écriture pour les deux instruments : le piano de Laurent Wagschal est houleux (ce qui ne l’empêche pas d’être d’une lisibilité qui fait parfois défaut ici, chez d’autres interprètes), pendant que le violoncelle de Pauline Bartissol, remarquable dans les changements d’ambiances, est plein de couleurs. À l’écoute du Lent et calme, on se dit, tout simplement : quelle belle musique... Rien ne vient en entraver la profondeur. Et le final, Assez animé, est magnifique d’énergie, concluant idéalement cet aperçu, en deux œuvres seulement, mais significatives, de l’œuvre de Ropartz.

Cet aperçu est complété, en guise de bis, par un Adagio écrit originellement pour violoncelle et orchestre, publié en 1899, mais arrangé par le compositeur pour violoncelle et piano en 1913. On apprend qu’il fera aussi partie de l’enregistrement, et l’on ne peut que s’en réjouir, tant il est émouvant de recueillement et de ferveur mêlées.

Laurent Wagschal et Pauline Bartissol font preuve d’un très haut niveau technique, sans aucune esbroufe mais au contraire beaucoup d’humilité. Entre leur évidente complicité musicale, à la fois entre eux et envers la musique de Guy Ropartz, nous ne pouvons qu’espérer le meilleur de leur enregistrement à venir.

Paris, Bibliothèque musicale La Grange-Fleuret, 3 octobre 2025

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Pierre Carrive

Vos commentaires

Vous devriez utiliser le HTML:
<a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.