Le Cuarteto Casals sert Chostakovitch avec intelligence et talent
Dmitri Chostakovitch (1906-1975) : Intégrale des quatuors à cordes, Volume 2 : Quatuors 6 à 12. Cuarteto Casals. 2025. Textes de présentation en français, anglais et allemand. 76’04’’ et 77’19’’. 2 CD Harmonia mundi HMM 902733.34
A l’écoute de ce deuxième volet de l’intégrale entamée par Cuarteto Casals, on ne peut s’empêcher de constater que la popularité croissante et la multiplication des interprétations par des ensembles non russes de cette musique témoigne d’une inéluctable évolution. Au fur et à mesure de la diffusion de ce répertoire dans l’espace et le temps, les interprétations des compatriotes et contemporains du compositeur -comme les légendaires enregistrements d’une brûlante intensité des quatuors Beethoven et Borodine (voire de leurs successeurs qui s’inscrivent dans cette tradition comme le quatuor de Jérusalem) - ayant connu les réalités du système soviétique, et comprenant les sous-entendus qui parcourent cette musique écrite par un auteur écorché vif pour qui elle relève plus qu’à son tour d’une véritable confession et d’une expression de fureur et de tristesse loin des diktats du réalisme socialiste, ne sont plus les seules possibles.
Il faut garder ceci à l’esprit en écoutant ces interprétations d’un ensemble de grande classe qui opte pour une approche qui n’a certainement rien de fade ou d’édulcoré mais renonce à la puissance plus ouvertement dramatique comme à l’ironie amère et cinglante
qu’on trouve dans les grandes interprétations du passé, souvent moins policées mais qui prennent à la gorge.
On perçoit directement ce refus de se mettre à nu de la part de l’excellent quatuor espagnol dans le Sixième Quatuor qui ouvre la série. Même si l'œuvre ne fait pas partie des plus belles réussites du compositeur dans le domaine du quatuor au point que l’impression qui prévaut est que Chostakovitch a ici choisi de restreindre ses moyens expressifs, le Cuarteto Casals défend l'œuvre avec conviction. On apprécie la patiente construction de la tension dans le premier mouvement comme la finesse du Moderato. Dans le Lento crépusculaire, l’émotion obtenue par peu de moyens impressionne comme l’animation que les Casals savent mettre dans le finale où retentit déjà la fameuse signature musicale DSCH (soit ré- mi bémol- do -si) du compositeur.
Le Septième Quatuor est d’une tout autre portée. En dépit de son laconisme (ses trois mouvements enchaînés durent ici autour de 14 minutes), il marie simplicité et beauté. Le mouvement lent (avec sourdines) est un chant d’une sourde et poignante douleur qui prend à la gorge. Quant au Finale, il débouche rapidement sur une fugue avant d’en arriver à une étrange valse désincarnée qui semble ne mener nulle part avant une conclusion d’une ambiguë sérénité.
Chef-d’oeuvre incontestable (et probablement le plus populaire des quinze quatuors du compositeur russe), le Huitième Quatuor bénéficie d’une interprétation à sa mesure Après un Largo introductif sombre, oppressant et lourd de prémonitions, l’Allegro molto est un scherzo étouffant et brutal, plein de fureur (même si celle des interprètes est contenue) avant de passer au grinçant thème juif de son Deuxième Trio pour piano. L’Allegretto qui suit est lui aussi un Scherzo à l’ironie amère -on y reconnaîtra le thème d’ouverture du Premier concerto pour violoncelle- dont le thème DSCH assure l’unité. Sommet de l’oeuvre, le Largo est un Requiem où les interprètes s’impliquent entièrement, insufflant une ampleur symphonique à cette déchirante musique. Quant au Largo final, il clôture l'œuvre sur une douloureuse sérénité, chèrement acquise.
Le Neuvième Quatuor est l’un des sommets de la musique de chambre de son auteur. Oeuvre de vastes dimensions (juste en-dessous de la demi-heure), ce quatuor en cinq mouvements qui se suivent sans pause, enchaîne les atmosphères les plus contrastées. Après un Moderato initial d’une belle sérénité, suit un Adagio glaçant dont l’intensité fait souvent penser à Bartók. S’insinue ici un sentiment de tristesse, de malaise même, qui se poursuit dans dans l’Allegretto, une danse enjouée à la gaieté forcée. Le deuxième Adagio est marqué par un solo déchirant du premier violon. Long de plus de dix minutes, l’Allegro final s’ouvre sur une danse sinistre qui débouche ensuite sur une petite mélodie incongrue. On y entend aussi des pizzicati qui sonnent comme autant de coups de marteau avant que l'œuvre ne se termine par une danse macabre désespérée.
Après les dimensions quasi symphoniques de son prédécesseur, le Dixième Quatuor semble marquer un retour à une conception plus traditionnelle de la musique de chambre. Le serein Andante introductif déduit par sa grâce et sa simplicité, mais le Scherzo qui suit -marqué Allegretto furioso- se montre de plus en plus intense avec des traits qui fusent comme des coups de poignard et tend à nouveau vers une dimension symphonique. A la fin du mouvement, la musique donne l’impression de tourner en rond comme si elle se heurtait à un mur. Intense et poignant, l’Adagio est une passacaille où le Cuarteto Casals s’autorise un jeu plus ouvertement émotionnel avec davantage de vibrato. Quant au Finale, on n’y trouve pas de vraie joie. Il plane ici une ombre persistante avant que le mouvement ne se termine de façon curieusement innocente.
Plus qu’un quatuor classique, le Onzième est plutôt une suite en sept mouvements de brève durée, dont le contenu contredit parfois le titre. Ainsi, le troisième, Récitatif, n’a rien d'un récitatif mais surprend par une écriture massive en accords. Le suivant, Etude, est certes exigeant sur le plan de la virtuosité mais se révèle être une espèce de danse paysanne un peu lourde. L’Elégie qui arrive en avant-dernière position est une Marche funèbre poignante où l’alto et le violoncelles -excellents- ont un rôle important. L'œuvre se conclut sur un Moderato marqué par une atmosphère de mystère.
Écrit en deux mouvements seulement, le Douzième Quatuor est une autre œuvre majeure de Chostakovitch, où pour la première fois il se confronte à la musique dodécaphonique tout en l’insérant dans la tonalité.
Il débute par un Moderato d’un beau lyrisme, marqué par une inattendue valse au premier violon. Mais c’est l’ambitieux deuxième mouvement (près de 20 minutes) , complexe et ambitieux, qui est le cœur de cette composition. On y trouve énormément d’idées traitées avec une admirable maîtrise par le compositeur qui était particulièrement fier -et à raison- de ce quatuor. Le Cuarteto Casals y est ici remarquable dans la façon dont il gère les brusques changements d’atmosphère de la musique et les soliloques confiés aux différents instruments. Après un passage mystérieux et désolé, l'œuvre se conclut sur une coda énergique.
On l’aura compris : nous sommes ici face à des compositions de haut niveau -et dont certaines sont des chefs-d’oeuvre- interprétées avec une technique souveraine et une intelligence de tous les instants par un ensemble de tout premier ordre à qui le passage du temps permet de traiter ces oeuvres non plus comme des messages plus ou moins codés aux fins de détourner les oukases de l’esthétique officielle de leur temps, mais comme les classiques qu’elles sont entre temps devenues.
Son 10 - Livret 10 - Répertoire 10 - Interprétation 9/10.