Le jeune Quatuor Webern tente l’aventure des quatuors de Schoenberg
Arnold Schoenberg (1874-1951) : Les quatuors à cordes op. 7, 10, 30 et 37. Quatuor Webern ; Yui Futaeda, soprano. 2024. Notice en anglais et en allemand. 136’. Un album de deux CD Et’cetera KTC 1837.
Fondé à Los Angeles en 2022, le Quatuor Webern (Benjamin Hoffman et Chiai Tajima, violons ; Alex Granger, alto et Stella Cho, violoncelle) a participé l’année suivante à une résidence au Centre Arnold Schoenberg de Vienne, où il a pu travailler activement avec Henk Guittart, fondateur, en 1974, du Quatuor Schoenberg. Cet altiste avait lui-même été conseillé par Eugene Lehner, membre du Quatuor Kolisch de 1927 à 1939. S’ensuivirent, pour les Webern, deux concerts publics au cours desquels ils ont interprété les quatre opus de Schoenberg. Le présent album en propose une version en studio, réalisée à Mechernich-Floisdorf, en Allemagne, pendant le mois d’août 2024.
Avant son opus 7, qui a été créé à Vienne en 1907 par le Quatuor Rosé, lors d’un concert houleux, Schoenberg avait écrit en 1897 un quatuor non numéroté (qui n’est pas gravé ici), de veine postromantique, où les influences de Brahms et de Dvořák se faisaient ressentir. De l’été de 1904 à celui de 1905, le compositeur se lance dans une vaste aventure de près de trois quarts d’heure, son Quatuor n° 1, en un seul tenant, avec de fréquents changements de tempo, une densité polyphonique et une concentration harmonique. L’écriture, foisonnante, se complexifie vers la modernité et propose des moments impétueux, mais aussi transparents. Les Webern interprètent avec une généreuse expressivité les diverses combinaisons et la diversité esthétique d’une œuvre qui semble cependant parfois bien longue.
Schoenberg ne va pas tarder à risquer le saut dans l’inconnu. Son Quatuor n° 2 op. 10 est composé de mars 1907 à juillet 1908, à une période où le musicien rencontre des difficultés dans son couple : son épouse a une liaison avec un peintre, qui s’achèvera par le suicide de ce jeune artiste. Le quatuor est créé à Vienne cinq mois plus tard et fait scandale. La durée de l’œuvre, qui bascule dans la non-tonalité, est réduite à un peu moins de trente minutes. Avec la particularité d’une voix de soprano, dans le troisième et le quatrième mouvement, pour deux extraits, de tonalité prophétique (Litanie, désir de bonheur, et Ravissement, aspiration à la transcendance), du Septième anneau, un cycle poétique (1907) du symboliste allemand Stefan George (1868-1933). Bernard Fournier, dans son Panorama du quatuor à cordes (Fayard, 2014) a bien soulevé la question de l’ambivalence de l’œuvre qui, dans son mouvement général, accomplit le passage vers l’atonalité (mais) revient finalement à la tonalité en s’achevant. Les Webern, concentrés, offrent à la soprano japonaise Yui Futaeda, dont le vibrato peut gêner, la possibilité de définir la suggestivité de ces textes qui évoquent notamment « l’étincelle du feu sacré ». On aurait peut-être été plus séduit par un côté moins démonstratif de la voix.
On fait un bond de vingt ans pour voir apparaître un Quatuor n° 3 (1927), commande d’une mécène américaine. Son caractère en est moins attrayant, un côté didactique lui octroyant ce que l’on peut considérer comme une démonstration d’écriture dodécaphonique sérielle maîtrisée, que les Webern arrivent toutefois à animer en expressivité. Commande de la même mécène, le Quatuor n° 4 est daté de 1936. Schoenberg, qui a choisi l’exil, est alors installé en Californie, à Los Angeles, et y enseigne. C’est l’année de l’achèvement du Concerto pour violon, de l’épanouissement du style sériel, avec des polarisations tonales, et un retour à une plus grande accessibilité que dix ans auparavant, avec un contenu éloquent que les Webern dominent aisément.
La discographie de ces quatuors, dont l’écoute demande un effort de concentration, est longue, qu’il s’agisse d’intégrales ou de versions d’un seul opus. Dans la liste, on relève notamment les Juilliard, les LaSalle, les Berg, les Arditti ou les Manfred. Le jeune Quatuor Webern vient s’ajouter à la liste, avec d’indéniables compétences solistes et une vraie volonté de coordination du jeu collectif. On saluera leur investissement et leur qualité dans les nuances d’un univers qui n’est pas toujours facile à assimiler.
Son : 8,5 Notice : 9 Répertoire : 10 Interprétation : 8,5
Jean Lacroix