Le pianiste tchèque Jan Schulmeister, une personnalité à suivre

Modeste Moussorgski (1839-1881) : Tableaux d’une exposition. Alexandre Scriabine (1872-1915) : Cinq Préludes op. 16 ; Étude en do dièse mineur op. 2 n° 1. Serge Rachmaninov (1873-1943) : Six Moments musicaux op. 16. Jan Schulmeister, piano. 2024/25. Notice en anglais, en allemand et en tchèque. 77’ 08’’. Supraphon SU 4365-2.
Alors qu’il n’aura que vingt ans le 22 juin prochain, le Tchèque Jan Schulmeister peut se targuer d’une jeune carrière déjà bien fournie. Dès ses cinq ans, il étudie le piano au Conservatoire Vejvanovsky, dans la cité morave de Kroměříž, avec Eva Zonová. Il poursuit sa formation auprès de plusieurs professeurs, dont Alena Vlásaková à Brno et Ewa Kupiec à Hanovre. Il participe très vite à de multiples concours nationaux et internationaux ; il remporte de nombreux prix, notamment en Belgique (César Franck Piano Competition, 2019) et aux USA (Van Cliburn International Junior Piano Competition, où il se classe troisième en 2023). Le label ArcoDiva publie, entre 2018 et 2022, des albums-témoignages, en studio ou en live, où il se produit en soliste dans des récitals variés ou en musique de chambre avec le Quatuor Wihan. Supraphon l’accueille ensuite pour un premier disque en duo avec un compatriote, le violoniste Daniel Matejča (°2005), vainqueur de l’édition 2022 de l’Eurovision des Jeunes Musiciens. Pour le même label, c’est maintenant un programme dédié à trois compositeurs russes que Jan Schulmeister propose. Une affiche audacieuse, qui fait la démonstration d’une riche personnalité.
La densité humaine, psychologique et musicale des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky évoque les toiles de Victor Alexandrovitch Hartmann (1834-1873), un ami du compositeur ; un an après le décès de l’artiste, une exposition de ses œuvres est organisée à l’Académie des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg. Le musicien, en hommage au disparu, prolonge sa visite en cristallisant son parcours dans un thème qu’il va varier au fil de sa déambulation, une Promenade, révélant à chaque fois un sentiment personnel, entre rêverie et émotion, fantastique coloré et imagerie populaire, descriptions juvéniles et portraits croqués, simplicité et grandeur.
Schulmeister opte pour une flânerie aux côtés poétiques et intériorisés, sans négliger l’un ou l’autre aspect plus fantaisiste. Au-delà de la technique, que l’on sent dominée, il caractérise chaque vision avec justesse. Le côté halluciné de Gnomus, le souvenir nostalgique d’Il Vecchio Castello, les ébats des enfants aux Tuileries, le travail de l’équipage rural de Bydlo, le délicat Ballet des poussins dans leurs coques, la verve rythmée des portraits de Samuel Goldenberg et Schmuyle, la volubilité du Marché de Limoges, la solennité sépulcrale des Catacombes, les contrastes de Cum mortuis et le surnaturel de Baba-Yaga révèlent à chaque fois le sens que le soliste donne au programme. Flânerie poétique, avons-nous dit, inscrite au sein d’un climat mesuré, qui permet, à travers la musique, de saisir le regard intime que Moussorgski dépose sur chaque séquence, laissant à la magnifique fresque finale qui exalte La Grande Porte de Kiev le soin d’accueillir la conclusion logiquement grandiose de ces « promenades » qui prennent ici leur temps - pas de précipitation, ni d’effets gratuits pendant cette visite - pour mieux respirer et permettre à l’auditeur d’assimiler le message de chaque tableau regardé.
Jan Schulmeister, qui délaisse la tentation du pittoresque pour affirmer plutôt le ressenti émotionnel, livre une version singulière, qui interpelle par sa liberté de ton. Il laisse ainsi entrevoir son monde personnel, qui semble être celui de l’appropriation esthétique des notes pour en faire surgir tout le lyrisme, intense et dramatique. Cette version des Tableaux d’une exposition, livrée par un jeune homme d’à peine vingt ans, est une aventure qui invite au partage, celui de l’amitié respectueuse qui anima Moussorgsky pour composer cet hommage dense et profond.
Les cinq Préludes op. 16 de Scriabine sont des pages de jeunesse aux atmosphères variées, composées en 1895, à 23 ans. Schulmeister y est à l’aise, dès l’Andante qui ouvre la série de ces courtes pièces. Le lyrisme est ici encore intériorisé, comme une préparation à l’énergie déployée dans l’Allegro. Une ferveur retenue parcourt l’Andante cantabile, tandis que le Lento, dont le soliste a saisi le côté poignant, précède le si court et précaire Allegretto. Dans les moments musicaux op. 16 de Rachmaninov, eux aussi œuvres d’un jeune créateur de 23 ans, le pianiste tchèque, dans l’Andantino initial, se laisse aller à la mélancolie, avant de se laisser aller dans un Allegretto épique. Une désolation crée l’émotion de l’Andante cantabile, la virtuosité traverse le Presto, une calme accalmie rêveuse fait chanter l’Adagio sostenuto. Une démonstration de bravoure, dans le Maestoso final, clôture avec panache un cycle qui augure bien de ce que Schulmeister peut réussir dans Rachmaninov. Retour à Scriabine pour clôturer ce beau programme, avec l’Étude op. 2 n° 1, qui date de 1887. Le compositeur a à peine quinze ans au moment où il signe ce rappel personnalisé de Chopin. Ici, la lecture est parée de couleurs délicates.
Jan Schulmeister, dont la jeune maturité est évidente, est un artiste à l’épanouissement précoce qui démontre ici diverses facettes de sa maîtrise comme de la compréhension intime des partitions. Nous attendons avec impatience d’autres témoignages d’une carrière qui s’annonce des plus prometteuses.
Son : 8,5 Notice : 8 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix