Le Quatuor Elmire fait ses débuts au disque dans un très émouvant Opus 59 de Beethoven
Beyond the Limits. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Les trois Quatuors à cordes Opus 59. Quatuor Elmire. 2025. 01:46:03 (sans compter la lecture du Testament d’Heiligenstadt). Livret en français. 2 CD Scala Music. SMU024.
Il faut une certaine audace, quand on est un jeune quatuor, pour faire ses débuts au disque avec l’Opus 59 de Beethoven !
Fondé en 2017, le Quatuor Elmire est constitué de musiciens français, d’origines diverses : David Petrlik et Yoan Brakha aux violons, Hortense Fourrier à l’alto et Rémi Carlon au violoncelle. Ils ont obtenu quelques prix internationaux prestigieux (notamment au Concours de Genève), ont bénéficié des conseils de quatuors à cordes des plus enthousiasmants (Modigliani, Ysaÿe, Belcea et Ébène), ont été en résidence dans les institutions parmi les plus demandées, et peuvent compter sur les soutiens d’organismes influents. Leur nom vient de la seconde épouse d'Orgon dans le Tartuffe de Molière, « en référence à la culture et à la littérature françaises »
Au concert de promotion, à La Scala Paris (avec le seul Premier de cet Opus 59), une vidéo est diffusée, en trois parties : des tomates (au jus) lancées sur un buste en marbre blanc de Beethoven, puis le compositeur qui écrit le fameux Testament d’Heiligenstadt (celui où il dévoile à ses frères sa surdité, et où il annonce sa volonté de « vivre, souffrir et créer jusqu’au bout »), et enfin les musiciens du Quatuor Elmire qui se réveillent, en catastrophe, et se précipitent chacun de leur côté pour ne pas rater la séance d’enregistrement. Ils nous expliquent que chacune de ces séquences est le symbole d’un des trois Quatuors de l’Opus 59 : le premier qui a été mal accueilli, le deuxième dans lequel on retrouve les souffrances du compositeur face à sa maladie, et enfin le troisième qui, lui, est particulièrement festif.
Est-ce parce qu’ils ont ce rejet du Premier en tête ? Dans l’Allegro, ils donnent l’impression d’arrondir les angles. Avec un tempo plutôt enlevé, ils en donnent une lecture classique et équilibrée. De même, ils n’accusent pas les contrastes de l’Allegretto, mais en accentuent le caractère vivace e sempre scherzando par le mordant et la légèreté de leurs archets. Si les Elmire ne sont pas encore tout à fait en capacité de faire passer en un grand souffle les presque douze minutes de l’Adagio molto e mesto, ils en donnent une interprétation habitée, et d’une grande sensibilité. Nous savons gré au premier violon de ne pas jouer les Prima Donna par un jeu trop extraverti ; moyennant quoi, l’équilibre sonore le désavantage parfois. Quant au Thème russe, il est exposé puis exploité avec beaucoup de finesse et de subtilité par chacun des quatre instrumentistes. L’énergie qu’ils mettent dans cet Allegro final les empêche parfois de revenir à un certain calme, au détriment du relief d’ensemble, mais le maintien de l’intensité nous garde en éveil.
Le Deuxième serait donc le plus proche de l’état d’esprit désespéré du Testament d’Heiligenstadt. En effet, leur lecture de l’Allegro est d’une intensité qui ne faiblit jamais (choix sans doute discutable, mais autant assumé qu’assuré), très tendue, voire nerveuse. Le soin qu’ils apportent à la lisibilité des voix est remarquable. L’on pouvait s’attendre à ce que le long Molto Adagio soit plein de la douleur qui habitait alors le compositeur (qui a pris soin de préciser, dans le titre : Si tratta questo pezzo con molto di sentimento, c'est-à-dire « Cette pièce est traitée avec beaucoup de sensibilité. ») Dans un tempo assez allant, les Elmire en donnent une interprétation en effet très sensible, mais plutôt sereine, voire optimiste. Dès lors, le souriant Allegretto, joué avec toute la bonne humeur qui convient, n’est pas une surprise. Quant au court Presto final, avec son rythme de cavalcade, nos musiciens y mettent une telle énergie que l’on croit entendre un cheval qui galope vers sa liberté.
Et enfin, le « festif » Troisième. Dans la courte Introduzione (Andante con moto), les Elmire installent une ambiance d’attente confiante qui fait penser à un enfant qui s’apprête, le matin de Noël, à entrer dans la pièce où il trouvera des cadeaux au pied du sapin. Il les découvre dans un Allegro vivace plein de vie et d’insouciance, où les saillies instrumentales sont comme des manifestations de bonheur. Changement d’état d’esprit avec un Andante qui n’est ni vraiment con moto ni quasi Allegretto, mais dans lequel, au contraire, nos musiciens retrouveraient plutôt les douleurs introspectives et désespérées du Testament d’Heiligenstadt. Le Menuetto, lui, est presque trop Grazioso, au risque de tomber dans une certaine préciosité. Quant à l’Allegro molto final, que l’altiste introduit avec une généreuse tonicité, les Elmire lui donnent une énergie irrésistible, qui ne faiblit jamais. C’est ce mouvement qu’ils avaient joué en bis à La Scala Paris ; il était tout aussi tonifiant pour terminer le concert, qu’il l’est pour conclure cet enregistrement.
Dans ces œuvres qui se sont définitivement éloignées du modèle de Haydn ou de Mozart où le premier violon mène le plus souvent les débats, David Petrlik (sur un violon de Jean-Baptiste Villaume de 1842) ne se met pas en avant. Il laisse toujours leur place à ses partenaires quand l’écriture l’exige. Mais il dégage, dans ses interventions solistes, une autorité sans ostentation, nous réservant des moments de pure poésie, avec un merveilleux sens de l’improvisation, toujours inventif mais sans aucun narcissisme. Yoan Brakha (sur un violon de Nicolas Desrousseaux de 1747) se confond avec son collègue violoniste à tel point que l’on n’identifie pas toujours lequel on entend (et il arrive à Beethoven de brouiller les pistes en faisant passer la partie de second violon au-dessus de celle du premier). Hortense Fourrier (sur un alto de Joël Klépal de 2017) remplit parfaitement son rôle de liaison entre le violoncelle et les violons, et ses interventions, toujours très audibles, sont notablement vivantes. Quant à Rémi Carlon (sur un violoncelle de Gioffredo Cappa de 1714), nul doute que Beethoven, qui, dans cet Opus 59, a donné au violoncelle une importance encore inédite à cette époque, en eût été satisfait, tant il donne une impression de solidité, voire de souveraineté, sur laquelle ses compères peuvent s’appuyer.
Le Quatuor Elmire ne dégage pas (encore ?), notamment dans les passages les plus difficiles, l’assurance, individuellement et collectivement, des plus grands quatuors à cordes. La justesse harmonique, tout à fait honorable, n’est pas non plus toujours absolument exemplaire. Les pizz pourraient parfois sonner mieux. En revanche, ils nous épatent par l’intelligence de leur lecture, avec un travail particulièrement abouti sur les équilibres, les nuances, les dynamiques, les phrasés.
Ils ne mettent pas, sur le plan musical, tout le pathos que l’on pourrait attendre avec une telle mise en avant du Testament d’Heiligenstadt. Car celui-ci est extrêmement présent dans cet enregistrement : le court texte de présentation ne parle pas d’autre chose, et se contente de faire le rapprochement entre ce document (reproduit in extenso) et les œuvres enregistrées. Par ailleurs, à la fin du premier CD, après le Premier Quatuor, les quatre musiciens en font la lecture intégrale, à tour de rôle. Certes, elle est précédée d’une minute de silence. Mais ces huit minutes et demie de lecture sont sur la même plage que le finale du Quatuor. De sorte qu’il est impossible de ne programmer que la musique. Si l’on veut rester sur celle-ci, il faut intervenir pour arrêter le CD. Et puis, il faut l’avouer : s’ils sont d’excellents musiciens, ils ne sont pas aussi bons comédiens. Cette lecture à quatre voix, qui peut être touchante dans le cadre d’un concert, est ici déplacée. Il eût été, de notre point de vue, plus pertinent de lui consacrer une plage isolée, et surtout d’en confier la lecture à un comédien de talent, qui aurait pu incarner, à une seule voix, Beethoven.
Cela pose aussi un problème d’ordre musicologique. Certes, il est toujours intéressant de se pencher sur les contextes biographiques dans lesquelles les artistes créent. Mais l’exercice, s’il n’est pas réellement approfondi, a ses limites. Pour Beethoven plus que pour tout autre, lui qui semblait n’avoir que faire de toutes les contraintes extérieures quand « l’Esprit » lui parlait. On est en droit de considérer que le créateur de génie, notamment dans son corpus tellement fantastique et révolutionnaire des Quatuors à cordes, était au-dessus de l’homme et de ses misères.
Un petit mot du titre de cet album : Beyond the Limits (« Au-delà des limites »). On ne sait pas à quoi il se réfère exactement. Probablement pas à l’interprétation, qui, avec toutes ses qualités, reste plutôt sobre. Peut-être à un projet plus global, que d’autres étapes nous permettront de connaître ? Ou bien aux œuvres elles-mêmes ? Elles le mériteraient en effet. Mais le nom du compositeur n’est même pas mentionné sur le visuel de face ! Il faut retourner la pochette pour le découvrir.
Peu importe le flacon ? C’est en effet préférable ! Faisons donc abstraction du contenant de ce double CD, et consacrons-nous à l’écoute de ces trois chefs-d’œuvre, dans cette interprétation très sensible, personnelle et lumineuse du Quatuor Elmire.
Son : 6 – Livret : 7 – Répertoire : 10 – Interprétation : 8
Pierre Carrive