Le Requiem de Fauré, version de 1893, par Victor Jacob : au cœur de l’intimité et de l’espérance

Gabriel Fauré (1845-1924) : Requiem en ré mineur, op. 48, version de 1893 ; Cantique de Jean Racine op. 11. Gioacchino Rossini (1792-1868) : « Quelques mesures de chant funèbre à mon pauvre ami Meyerbeer ». Franz Schubert (1797-1828) : Gesang der Geister den Wassern, D. 714. Johannes Brahms (1833-1897) : Vier Gesänge op. 17. Josef Rheinberger (1839-1901) : Abendlied op. 69 n° 3. Isaure Brunner, soprano ; Jean-Gabriel Saint-Martin, baryton ; Chœur et Orchestre de l’Opéra Royal, direction Victor Jacob. 2024. Notice en français et en anglais. Textes chantés reproduits, avec traductions française et anglaise. 68’ 17’’. Château de Versailles CVS156.
Le chef d’orchestre français Victor Jacob (°1991) est connu du public belge : il a été chef assistant à l’Orchestre Philharmonique Royal de Liège de 2019 à 2022, pendant le mandat de Gergely Madaras, et s’est produit déjà à Bruxelles, au Théâtre de la Monnaie. Depuis, sa carrière ne cesse de se développer à l'international comme récemment avec l'Orchestre symphonique de Suzhou en Chine. Diplômé de la Royal Academy of Music de Londres et du Conservatoire National Supérieur de Paris, il a été actif très tôt dans le domaine choral, notamment en tant que soprano à la Maîtrise de Radio-France, puis comme ténor dans l’ensemble vocal français Aedes. En rappelant ces moments dans la note d’intention qu’il signe au début du présent album, Victor Jacob indique qu’il a inlassablement été ému par le langage sans détours de Fauré, ses harmonies franches, simples et pourtant si reconnaissables qui subliment le thème du Requiem.
C’est cette dernière œuvre, dans sa version « d’église » de 1893, que le chef a choisi d’enregistrer en la Chapelle Royale du Château de Versailles, en octobre 2024, pour commémorer, à quelques jours près, le centenaire de la disparition de Fauré. L’album est orné, en couverture, par la reproduction d’un tableau du peintre britannique de l’époque victorienne Frédéric Leighton (1830-1896), qui suggère bien l’atmosphère du programme. Car avant de découvrir cette version du Requiem de Fauré, l’auditeur est invité à un parcours émouvant qui débute avec le premier des Morceaux réservés du Livre III des Péchés de vieillesse de Rossini. Pour chœur d’hommes et tambour militaire, ces « Quelques mesures de chant funèbre à mon pauvre ami Meyerbeer » (disparu en 1864) créent tout de suite un climat de recueillement, que le poème de Goethe Gesang der Geister über den Wassern, mis en musique par Schubert pour chœur d’hommes et orchestre au début de la décennie 1820, accentue à travers des allusions à l’âme de l’homme qui ressemble à l’eau, et à sa destinée associée au vent. Dans ces pages, se tisse déjà le fil rouge qui conduit le programme, à savoir un univers musical qui met en connivence le compositeur avec l’auditeur de façon sobrement intime.
Les Vier Gesänge op. 17 de Brahms, pour chœur de femmes, deux cors et piano (1860), relèvent de la même expressivité intériorisée, mais aussi plus dramatique, autour du thème de l’amour et de la mort (superbe Chant de Shakespeare sur un poème de Schlegel). Le bref Abendlied de Josef Rheinberger, qui compta notamment Furtwängler parmi ses élèves, vient préparer, par son côté plus réconfortant, l’audition de l’œuvre maîtresse du disque. Le Chœur de l’Opéra Royal, qui n’a fait ses débuts qu’en 2022 et a déjà démontré ses qualités dans d’autres productions (Zingarelli, Mozart, Vivaldi…) de l’Opéra Royal, son aîné de deux ans, se révèle remarquable en termes de mise en place et de beauté vocale lumineuse ou en demi-teinte. C’est un atout majeur de l’album, confirmé chez Fauré.
Version d’église, en sept parties, donc, pour le Requiem, avec un petit orchestre sans violons (on en entend un seul dans le Sanctus), mais avec double pupitre d’altos, de violoncelles et de contrebasses, cors, harpe, cuivres, timbales et orgue. Fauré en assura lui-même la création, le 21 janvier 1893, pour le centenaire de l’exécution de Louis XVI. On est saisi, dès l’Introïtus, par la pureté, empreinte de sincérité et de simplicité, qui crée un climat très spirituel. Cette candeur conserve sa ferveur dans l’Offertoire, au sein duquel le baryton Jean-Gabriel Saint-Martin évolue sans artifice. Le Sanctus émeut profondément, avec son climat aérien, animé discrètement par le violon solo et le chœur qui ressemble à une cohorte céleste. On demeure sous le charme dans le Pie Jesu, la toute jeune soprano Isaure Brunner y étant touchante. Dans l’Agnus Dei, un sentiment de douce majesté s’installe, que le Libera me, avec le retour du baryton, que l’on sent ému, et ses contrastes de nuances, confirme avec une solennité contrôlée. L’In Paradisum, aux accents litaniques, conclut, à la manière d’un chœur angélique, cette espérance du bonheur à venir.
Victor Jacob dirige tout cela avec un sens permanent de l’équilibre et de la portée de l’inspiration fervente. Au-delà de la sérénité qui se dégage de l’interprétation, il y a une véritable transmission d’un message esthétique, plein de grâce, de raffinement et d’harmonie. L’ajout, en fin de programme, du Cantique de Jean Racine op. 11, que Fauré composa en 1865, vient apporter une nouvelle touche d’intimité suave et d’infinie délicatesse. On en sort apaisé.
Son : 8,5 Notice : 8 Répertoire : 10 Interprétation : 10
Jean Lacroix