Le retour Emmanuel Tjeknavorian à Monte-Carlo
Le jeune chef d’orchestre Emmanuel Tjeknavorian avait conquis le public monégasque l’été dernier lors d’un concert au Palais princier. Il revient donc pour le premier concert de l’année avec un programme de musique russe particulièrement haut en couleurs
Le concert s’ouvre sur des suites du ballet Gayaneh d’Aram Khatchatourian, dans une compilation choisie par Tjeknavorian. C’est la célèbre "Danse du sabre" qui ouvre le programme, l’une des œuvres les plus exubérantes du répertoire. Le tempo est déchaîné. La Danse du sabre de Khatchatourian est plus un duel à l’aube qu’un concert ! Violons et violoncelles s’entrechoquent, les percussions frappent comme un canon. On se demande : ces musiciens sont-ils en train de jouer… ou de se battre pour leur survie ? La direction de Tjeknavorian est enflammée. Le son de l’orchestre est puissant et possède une qualité unique, habituellement propre aux orchestres russes.
C’est ensuite la violoniste Liya Petrova qui fait ses débuts avec l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo dans le Concerto pour violon n°1 de Serge Prokofiev. Il s’agit de l’un des plus beaux concertos pour violon du XXᵉ siècle. Prokofiev est ici au sommet de son art, composant une musique d’une beauté presque irréelle.
Liya Petrova impressionne par une technique fulgurante, un son magnifique, un legato superbe, mais surtout par un amour pur et passionné de la musique. Elle semble d’un calme absolu, même au début du deuxième mouvement, pourtant redoutable à interpréter. Son interprétation est pleine de sensibilité et de poésie. Certains passages évoquent une ruche en pleine effervescence ; mais à la fin, le concerto s’envole comme un oiseau disparaissant à l’horizon. Emmanuel Tjeknavorian, lui-même violoniste virtuose, a choisi de suivre les pas de son père en se consacrant principalement à la direction d’orchestre. Il connaît l’œuvre dans ses moindres détails et vit la partition en parfaite symbiose avec la soliste.
Le public leur réserve un triomphe. Le chef s’efface alors pour laisser Liya Petrova offrir deux bis pour violon seul : Funk the String d’Aleksey Igudesman — violoniste, chef d’orchestre et compositeur russe, connu notamment pour le duo Igudesman & Joo, mêlant comédie, musique classique et culture populaire —, pièce grinçante et enjouée, suivie de la très virtuose Petite Toccata du compositeur bulgare Petar Hristokov (1917-2006). Deux œuvres en écho au concerto de Prokofiev.
Il est réjouissant de voir à quel point l’ensemble des musiciens et le chef prennent plaisir à l’écouter.
Liya Petrova joue depuis 2023 sur un sublime violon de Guarneri del Gesùdatant de 1743, ayant appartenu à la famille Rovelli et généreusement prêté par des mécènes privés.
Après l’entracte, place à l’un des chefs-d’œuvre de Tchaïkovski : l’ouverture-fantaisie Roméo et Juliette. L’œuvre condense la tragédie shakespearienne en cinq actes — d’une densité verbale et dramatique extrême — en une vaste fresque symphonique. Tchaïkovski ne fournit pas de programme précis, préférant se concentrer sur l’hostilité entre les Montaigu et les Capulet, ainsi que sur la passion maudite des jeunes amants. La musique ne fait d’ailleurs aucune référence directe au décor de Vérone. Elle débute par une longue introduction lente, sombre et inquiétante, semblable à une invocation ; les arpèges de harpe y ajoutent une impression de distance historique et onirique. Soudain, la tonalité bascule en si mineur et l’atmosphère s’agite avec l’apparition du thème de la querelle. Le grand thème de l’amour, introduit par le cor anglais, est empreint de nostalgie et de sensualité, créant une atmosphère irrésistible, maintes fois reprise dans la musique populaire du XXᵉ siècle.Tchaïkovski développe ensuite ces idées musicales jusqu’à une conclusion poignante, où le thème de l’amour réapparaît de façon plaintive sur un fond de timbales au rythme funèbre. Rien n’est plus douloureux qu’un amour sans retour, qu’un amour impossible.
L’interprétation d’Emmanuel Tjeknavorian est remarquable : vitalité extraordinaire, méticulosité exemplaire, mise en valeur des sonorités riches et profondes des cordes, de la couleur vibrante des bois et des accents mélodiques des cuivres. Il dirige cet orchestre exceptionnel avec un tempo juste et un sens dramatique saisissant. L’orchestre et le chef sont en parfaite harmonie ; leur plaisir évident à jouer ensemble transparaît dans chaque mesure.
Le concert se clôt avec les Danses polovtsiennes de Borodine. Cette œuvre somptueuse évoque à la fois la force et la beauté, la puissance de vivre et la sérénité nécessaire pour bien vivre. C’est comme regarder à travers le marbre pour y découvrir de l’or et de l’argent ; savourer chaque son ; retrouver à la fois l’enfance et l’âge adulte.
L’interprétation de l’OPMC sous la baguette de Tjeknavorian est captivante. Les sonorités riches et harmonieuses de tous les pupitres sont sublimes. Tout semble d’une perfection absolue : à la fois merveilleux et époustouflant.
Il faut espérer que la nouvelle direction de l’orchestre songera à réinviter ce jeune chef, dont les débuts de carrière sont fulgurants.
Monte-Carlo, 11 janvier 2026 – Auditorium Rainier III
Crédits photographiques : Communication OPMC