Le style éclectique, mais un peu convenu, du Californien Mark Abel
4.4.2. Mark Abel (°1948) : As The World Turns, pour mezzo-soprano et piano ; Samantha Sketches, pour flûte, piccolo et piano ; Symbiotica, pour violon et orgue ; A Door Opens, pour violoncelle et piano. Simone McIntosh, mezzo-soprano ; Alice K. Dade, flûte et piccolo ; Jennifer Choi, violon ; Mark Abel, orgue ; Jonah King, violoncelle ; Ieva Jokubaviciute, Michael McMahon et Keisuke Nakagoshi, piano. 2024/25. Notice en anglais. 71’ 32’’. Delos DE3626.
4.4.2, un intitulé d’album qui suscite la curiosité. C’est la septième collaboration, en une petite vingtaine d’années, du Californien Mark Abel avec le label Delos. Ce créateur, aussi attiré par le classique que par le rock, a été actif dans ce dernier genre au cours de la décennie 1970, dirigeant ses propres groupes et collaborant avec le chanteur et guitariste Tom Verlaine, l’ensemble de pop band The Left Banke et l’auteur de chansons Michael Brown. Il a aussi été journaliste pendant deux décennies. Après des titres comme The Dream Gallery (2012), Terrain of the Hearth (2014), Home is a Harbor (2016) ou Spectrum (2022) voici 4.4.2. De quoi s’agit-il ? Tout simplement de 4 (œuvres), 4 (for/pour), 2 (duo). Mark Abel aurait même pu ajouter un troisième 4, et pourquoi pas ? un quatrième, puisque ces partitions récentes ont été enregistrées en quatre lieux différents (Canada, Chicago, Nicasio et Belvedere), et à quatre dates distinctes, entre mai 2024 et avril 2025. Ceci étant précisé, suivons le guide Mark Abel, qui signe lui-même la notice d’un produit dont la couverture est joliment ornée d’une évocation colorée de Vassily Kandinsky, ce peintre abstrait qui jouait du piano et du violoncelle.
Quatre chansons constituent le cycle As The World Turns (2024), titre d’une célébrissime série télévisée, un soap opera qui occupa l’écran aux USA pendant 54 ans, de 1956 à 2010, et connut plus de 13 000 épisodes, mais ne fut diffusé en Europe que pour le seul public hollandais. Le quotidien de deux familles, vivant dans une ville fictive de l’Illinois, en était le moteur. Mark Abel illustre quatre séquences, galerie de lieux intérieurs et de personnages dans le cadre de leurs relations, à la manière d’Alfred Hitchcock pour l’intrigue de son film de 1954, Fenêtre sur cour. Ces chansons, dont le compositeur semble être l’auteur, sont dévolues à la mezzo-soprano suisse-canadienne Simone Mc Intosh, native de Vancouver, dont la voix bénéficie d’une agilité pure et claire, et au pianiste Michael McMahon, lui aussi Canadien, qui a étudié à Vienne et à Salzbourg et est un accompagnateur apprécié. Le lyrisme romantique est ici prioritaire, animé et convivial, parfois emphatique, sans provoquer de vives émotions, malgré la prestation de la soliste.
Autres moments de vie intérieure, plus joyeuse, les Samantha Sketches (2023) offrent à la flûte de l’Américaine Alice K. Dade, qui a étudié à la Juilliard School, et à la pianiste lituanienne Ieva Jokubaviciute, une spécialiste d’Alban Berg, trois dialogues néoclassiques assez convenus. Le deuxième morceau est réservé au piccolo, vif et ailé, mais aussi langoureux, soutenu par un piano complice. Dans les deux parties de Symbiotica qui suivent, le compositeur est son propre interprète à l’orgue du studio Skywalker Sound de Nicosia, en Californie, avec le violon de Jennifer Choi, Américaine d’origine coréenne. Mark Abel déclare s’être inspiré de la Sonata da Chiesa pour orgue et viole d’amour de Frank Martin (1938). En toile de fond, l’orgue offre à la virtuosité de l’archet un espace facétieux, dans une atmosphère ludique, dont ne sont pas absentes, en particulier, dans le second morceau, des allusions au rock. On écoute cela avec un certain détachement, sans prise de tête.
Pour compléter le programme, A Door Opens (2024) met en scène le violoncelle de l’Américain Jonah King, originaire de Séoul, qui reçut des conseils de János Starker et de Lynn Harrell et fit ses débuts à Philadelphie avec Wolfgang Sawallisch en 2002, à l’âge de 13 ans. Cet artiste, présenté souvent comme « le nouveau Yo-Yo Ma », n’est pas vraiment gâté par une partition en deux parties, à l’imagination limitée et au postromantisme prévisible. La beauté de son instrument et de son jeu mérite toutefois qu’on prête l’oreille ; même remarque pour le pianiste qui l’accompagne, Keisuke Nakagoshi, venu du Japon aux USA à l’âge de dix-huit ans.
Cet album est réservé prioritairement aux admirateurs de la musique hybride de Mark Abel. Sans lui dénier des moments que l’on qualifiera d’agréables, il n’entraîne pas l’enthousiasme et n’apparaît pas comme indispensable.
Son : 8,5 Notice : 7 Répertoire : 6,5 Interprétation : 9
Jean Lacroix