Lea Desandre, Thomas Dunford et le Jupiter : un souffle partagé pour saluer Dowland et Purcell

par

Songs of Passion. John Dowland (c.1563-1626) : Extraits des First & Second Book of Songs or Ayres ; extraits des Lachrimae ; A Dream ; The Frog Galliard. Henry Purcell (1659-1695) : Extraits de The Fairy Queen et de Didon et Énée ; Strike the viol ; O solitude, my sweetest choice. Lea Desandre, soprano ; Ensemble vocal Jupiter ; Huw Montague Rendall, baryton ; Ensemble instrumental Jupiter ; Thomas Dunford, théorbe et direction. 2024. Notice en anglais, en français et en allemand. Textes chantés reproduits, avec traductions en allemand et en français.94’ 08’’. Un album de deux CD Erato 50211732828453. 

Une plongée dans l’Angleterre vocale et instrumentale des XVIe et XVIIe siècles, surtout quand elle concerne les figures majeures que sont John Dowland et Henry Purcell, fait se dresser l’oreille du mélomane, rien qu’à l’intitulé Songs of Passion du double album que propose le label Érato. D’autant plus qu’il s’agit d’un projet collectif, préparé avec soin. L’œil est par contre invité à l’erreur : si la couverture de l’objet favorise la photogénie glamoureuse du couple Lea Desandre/Thomas Dunford, c’est un travail d’équipe que l’on salue en fin de compte. Quatre autres chanteurs, dont les portraits figurent en pleine page dans la notice, et l’Ensemble instrumental Jupiter, lui aussi mis en image, participent à la fête d’une irrésistible manière.

Le programme Dowland occupe le premier disque. On se prendra, en fin d’audition, à regretter que cette quarantaine de minutes qui font place à l’intériorité et à l’introspection, mêlées à des moments de bonheur teinté de mélancolie, soient déjà terminées. Car l’enchantement est présent dès Come again ! Sweet love doth now invite, grâce à Lea Desandre, à l’Ensemble vocal Jupiter (la chaleureuse contralto Jess Dandy, le lumineux ténor Laurence Kilsby et la solide basse Alex Rosen) et au luth, les voix s’entrelaçant dans une atmosphère d’une suprême élégance. On retrouve la même équipe en conclusion du disque, avec un harmonieusement apaisé Now, o now, I needs must part, formant ainsi une boucle vocale, qui englobe aussi deux autres moments collectifs : un sensuel Go crystal tears, et un poétique Can she excuse my wrongs ? Cette affiche Dowland se partage entre des extraits des Ayres 1 et 2 et des Lachrimae, trois gaillardes venant démontrer toute la subtilité, langoureuse ou limpide, de l’Ensemble Instrumental Jupiter, dont chaque membre mériterait d’être cité pour son investissement. Avec le luth seul, Lea Desandre fait la preuve de son intense bagage émotionnel dans deux moments des Ayres 2. La tristesse, la pitié et le désespoir traversent Sorrow Stay, qui nous touche au cœur, tandis que la déploration de Flow my tears crée un climat presque immatériel. On souscrit pleinement à cette fluidité vocale, limpide et expressive, qui n’a qu’une apparence de fragilité et se révèle, en fin de compte, bien en phase avec les textes chantés.

Avec Purcell, dont la cinquantaine de minutes paraît aussi bien trop courte, le choix se théâtralise, avec des extraits de The Fairy Queen et un résumé (17 minutes) de Didon et Énée, centré sur le personnage et le destin malheureux de la reine de Carthage. Ici aussi, trois opportunités s’offrent pour apprécier, avec Lea Desandre, l’Ensemble vocal Jupiter, auquel vient s’ajouter, en invité de marque, le baryton Huw Montague Rendall pour un inaugural If Love’s a Sweet Passion, d’une infinie délicatesse. On retrouve, sans Rendall, le quatuor vocal dans un autre moment de The Fairy Queen, le joyeux Now the night is chased away, et dans Thanks to these lonesome vales, de Didon et Énée, où l’on se réjouit de l’abondance du gibier lors de la chasse. On apprécie la complémentarité et la créativité des échanges vocaux, ainsi que des pages instrumentales, ouverture et deux danses, très réussies. 

La libre et superbe poésie de Strike the viol, la douceur murmurée comme une confidence de O solitude, my sweetest choice, et la sécurité de l’âme qui s’achève en Alléluia ! dans An Evening Hymn, permettent à la soprano raffinée qu’est Lea Desandre de se livrer à des inflexions dépouillées, que d’aucuns estimeront peut-être parfois maniérées. Ils auront tort, car la sincérité de la cantatrice, rayonnante et émouvante à la fois, ne peut être mise en doute. On émettra cependant une (très) légère réserve pour les airs de Didon, Ah ! Belinda et When I am laid in earth. Si l’émotion est présente, si l’on compatit à la douleur de l’abandonnée, Lea Desandre, dans la souffrance qui l’accable, s’arrête au seuil du drame, sans se laisser tout à fait aller à la tragédie. Récemment, pour le même label, Joyce DiDonato, incomparable d’intensité, s’y consumait.

On ne boudera pas le plaisir permanent que procure ce double album, qui ravira les amateurs des deux compositeurs anglais et ceux qui, comme nous, aiment la voix de Lea Desandre. Autour d’elle, tout le monde est complice, engagé et partage l’enthousiasme du projet. Celui-ci est porté par Thomas Dunford, qui se révèle exemplaire, au luth et à la direction musicale. On ne manquera pas de lire la notice qui lui est consacrée et qui contient une bonne idée :  offrir la plume à ses parents, Jonathan Dunford et Sylvia Abramowicz, qui rappellent notamment des souvenirs de la petite enfance du musicien, et soulignent les caractéristiques de Dowland et Purcell avec des mots justes. Le « souffle partagé » qu’ils évoquent entre la voix de Lea Desandre et l’instrument de Thomas Dunford s’est en tout cas étendu à toute l’équipe de ce beau programme.

Une petite surprise, un bonus non annoncé dans le programme, est réservée à l’auditeur en plage 15 du second disque. Mais il faut avoir la patience d’attendre que passent trente secondes de silence pour la découvrir…

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix  

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