Les deux Sonates de Reubke, à l’orgue et au piano par la talentueuse Alma Bettencourt
Julius Reubke (1834-1858) : Sonate pour piano en si bémol mineur. Sonate pour orgue en ut mineur sur le Psaume 94. Alma Bettencourt, piano, orgue de la Basilique Saint-Sernin de Toulouse. Décembre 2024. Livret en français. 54’44’’. Rocamadour # 10
Fauché par la tuberculose à vingt-quatre ans, alors que ses professeurs pressentaient une prometteuse carrière, peut-être celle d’un phare de la nouvelle école allemande. Un élève et protégé de Franz Liszt à Weimar, sous l’influence duquel il écrivit ses deux sonates. Une pour piano, dans le sillage de l’emblématique Si mineur du maître, dont elle cultive d’ailleurs un fragment (Allegro energico) dans une forme tripartite. Et l’autre pour orgue, qui retrouve un souffle symphonique, un sens du grandiose déjà magnifiés dans la Fantaisie et Fugue sur « Ad nos, ad salutarem undam » du Hongrois. Ce n’est pas un prêche tiré d’un opéra de Meyerbeer qui inspira son apprenti, mais le psaume d’obsécration sur le Dieu des vengeances.
Cheval de bataille du répertoire romantique, cette Orgelsonate jouit d’un catalogue surabondant, engrangé depuis les années 1950, cumulant plus de cent-soixante témoignages dont quelques récidivistes comme Simon Preston. En revanche, assez étrangement considérant que les deux œuvres furent éditées sous l’égide de son frère Otto, celle pour piano motiva peu les interprètes d’hier. Elle méritât de grands lisztiens comme Alfred Brendel, Claudio Arrau, ou des défricheurs comme John Ogdon. Relevant de ces deux catégories, l’éminent Raymond Lewenthal (1923-1988) la joua en concert sans la confier officiellement aux micros. On note toutefois quelques valeureux enregistrements, dont Geoffrey Douglas Madge (Dante, mars 1991) suivi dans la décennie par Till Fellner (Erato, 1996), Mario Patuzzi (Dynamic, 1998), puis Paolo Marzocchi (CPO, 2008) ou plus récemment Mūza Rubackytė (Ligia, 2017).
Émanée d’un double cursus en orgue et piano, Alma Bettencourt appartient aux rares bivalents capables de se mesurer aux deux opus. Markus Becker affichait certes la paire dans un CD pour Hyperion (octobre 1994) mais moyennant une transcription pianistique de la sonate pour orgue. Dans le cénacle qui se distingua conjointement aux marteaux et aux tuyaux, on citera Michael Schöch, à l’église Mariä Himmelfahrt de Landsberg-am-Lech (Oehms, 2015). Et bien sûr le légendaire album de Jean Guillou à New York (Dorian, 1989), tirant un feu d’artifice à la console de la Trinity Church, flatté par une phonogénie à tomber à la renverse !
Au piano, la jeune artiste empoigne avec véhémence les épisodes appassionato, agitato, ne fléchit pas devant les embardées. Pour autant, le cantabile qui couve dans l’Andante reste sobrement parcouru, voire contenu ; les éclaboussures, les éblouissements se tamisent dans une captation un peu amatie, et sont fermement contrôlés. Sans que le dramatisme ne verse dans la cérébralité, les enjeux sont hautement dominés. Alma Bettencourt unifie les métamorphoses thématiques par une supérieure conscience de l’architecture et une rigueur de conception qu’on affilierait à une lecture « brendelienne ».
Un des atouts de cette parution réside dans le choix d’un prestigieux Cavaillé-Coll, dont la facture diffère toutefois de celle que Reubke avait sous la main, lui qui révéla sa sonate sur le Ladegast flambant neuf de la cathédrale de Merseburg : 81 jeux, à l’époque une des imposantes tractions mécaniques d’Allemagne. Ce n’est pas la première fois que l’œuvre est captée dans la basilique toulousaine, si l’on se souvient de Micheline Lagache en juillet 1986 pour Motette.
L’enregistrement profite du relevage effectué en 2017, en attendant celui prochainement prévu. Sur un tel instrument, on succombera à la palette veloutée qui explore les arcanes du Grave et de l’Adagio. Une perspective sonore encotonnée ne surexpose pas les contrastes de l’Allegro con fuoco ou de la hargneuse section fuguée. Cette approche volontiers coloriste se tient à gué entre le flamboyant Günther Kaunzinger à Waldsassen (Novalis, novembre 1999) et la prospection analytique de Christian Schmitt au KKL de Lucerne (Ars Musici, juillet 2001).
Dans le dernier volet, l’impétrante inculque sa vision péremptoire dont la pugnacité affronte adroitement la géométrie contrapuntique, réussissant à imposer la fougue que réclame cette conclusion. Armée d’un tel tempérament, et d’une maîtrise tant technique que stylistique de cet univers tourmenté, Alma Bettencourt marque un jalon important dans sa propre discographie et celle du compositeur. Un talent à suivre de près, et qui pourrait logiquement enchaîner sur un couplage jumeau et séminal : la Si mineur et l’Ad nos, ad salutarem undam, bien sûr.
Christophe Steyne
Son : 8 – Livret : 9 – Répertoire : 9,5 – Interprétation : 9