Les Quatuors Ébène et Belcea : deux concerts, deux Quatuors chacun, deux Octuors ensemble, ou le bonheur démultiplié
Le principe est simple : chacune des deux formations a son concert, avec deux œuvres en première partie, et invite l’autre, pour jouer ensemble, en deuxième partie. Le samedi soir, c’est le Quatuor Ébène qui reçoit : après Mozart et Debussy, seuls, ils accueillent leurs collègues pour Enesco. Le dimanche après-midi, les rôles sont inversés : le Quatuor Belcea joue, seul, Britten et Brett, avant Mendelssohn à huit.
Le Mozart choisi par les Ébène est le N° 15, en ré mineur, K. 421. Il fait partie de la série que l’on a coutume d’appeler « dédiés à Haydn », tant le geste est significatif. Tout est parfait dans l’interprétation (style, justesse, équilibres, nuances, homogénéité), mais la sonorité (par ailleurs superbe, ce qui ne s’explique pas seulement par le fait qu’ils jouent tous sur des « strad ») est assez lisse. On peut attendre dans ce Quatuor dramatique et passionné, dans la même tonalité (ré mineur) que le Don Giovanni que Mozart écrira quelques années plus tard, plus de tension et de drame. Mais ne boudons pas notre plaisir : ce que nous propose les Ébène est du plus haut niveau.
Suit le (il n’en a pas écrit d’autre) Quatuor de Claude Debussy. Ébène dans Debussy, voilà qui fait la double fierté des Français ! Modèle de délicatesse et de mystère, d’une écriture tout autre que celle de Mozart, bien sûr, par l’utilisation de modes de jeux beaucoup plus variés, voilà qui force nos musiciens à élargir leur spectre sonore. Et ils le font avec un raffinement qui n’appartient qu’à eux. On y entend toutes les sonorités de la nature (bruissements ou vrombissements du vent, clapotis ou murmures de l’eau, notamment...) en un tableau d’une distinction suprême.
En deuxième partie, l’Octuor de Georges Enesco, qui avait dix-neuf ans quand il a composé cette œuvre étourdissante et vertigineuse, d’une ambition peut-être inédite, dans le domaine de la musique de chambre, depuis les derniers quatuors à cordes de Beethoven : près de trois quarts d’heure, en quatre mouvements tous de forme sonate, avec de tels rapports entre eux que c’est tout l’édifice dans son ensemble qui reprend lui-même la construction de la forme sonate. Pour autant, aucune impression d’austérité ou d’intellectualisme à l’écoute : on y décèle, ici et là, quelques relents de la gouaille parisienne qui était alors son quotidien, et du folklore roumain qui avait baigné son enfance.
Dans une telle interprétation, l’œuvre dégage une véritable ivresse sonore. Le compositeur en avait autorisé l’exécution par un orchestre à cordes, à condition que certaines phrases et motifs restent joués par un seul instrument. Avec des instrumentistes aussi accomplis que ceux des Quatuors Ébène et Belcea, nous avons plus d’une fois l’impression d’entendre, en effet, tout un orchestre ! Pour autant, la lisibilité reste toujours optimale. Chaque musicien sait exactement tout ce qui se passe autour de lui. Certes, à ce niveau, on ne peut en attendre moins. Mais dans une œuvre aussi complexe, il faut saluer la performance. Avoir l’image en plus du son est assurément un plus pour l’auditeur. Cela lui permet de mieux fixer son attention. Et pas seulement en voyant qui joue. Les regards des musiciens les uns envers les autres, dont ils ne sont pas avares, aident à mieux sentir les interactions musicales entre les divers instruments.
Moins de vingt-quatre heures plus tard, place au Quatuor Belcea, formation britannique qui a vu le jour quelques années avant les Ébène (en 1994), et qui partagent avec eux une place parmi les tout meilleurs actuellement, sur la scène internationale. Ils sont particulièrement actifs dans la musique moderne, ce que leur choix pour ce concert montre bien.
Avec, tout d'abord, la création française du Quatuor à cordes N° 4 « A Little Book of Prayers » du compositeur australien Brett Dean, par ailleurs excellent altiste, très recherché comme partenaire de musique de chambre. C’est du reste ainsi qu’il a rencontré le Quatuor Belcea en 2001, à une époque où le second violon était Laura Samuel. Elle est décédée en 2024, et c’est à sa mémoire que cette œuvre a été écrite. Elle est en cinq mouvements : trois sont des prières « lentes et contemplatives », entre lesquelles « s’intercalent deux mouvements scherzo plus rapides, qui explorent d’autres rituels de prière ou d’adoration », selon les propres mots du compositeur. Les Belcea n’ont pas leur pareil pour installer des atmosphères introspectives, à la fois éthérées et incarnées. Dans cette œuvre, et en particulier dans ses trois mouvements de prières (1. Petition, 3. Contemplation, 5. Lament), l’effet est saisissant. Dans les deux mouvements intermédiaires (2. Speaking in Tongues et 4. The Gospel Truth (“A Closer Walk with Thee”), ils forcent l’admiration par leur engagement instrumental maximal, sans jamais tomber dans l’esbrouffe.
Nous retrouvons ces qualités dans le Deuxième Quatuor de Benjamin Britten. Il y a déjà plus de vingt ans, les Belcea l’avaient enregistré, dans le cadre d’une intégrale que l’on est tenté de qualifier d’idéale, tant elle semble accomplie. Au concert, le public ne peut être qu’encore plus captivé. Les musiciens se donnent corps et âmes. Leur maîtrise technique est hallucinante. Par moments, on se demande comment ils peuvent atteindre une telle plénitude sonore en prenant autant de risques sur le plan instrumental.
Juste avant la très longue (près de vingt minutes) et hypnotique Chaconne, pendant laquelle le public sera tellement pris que les toux cesseront (presque), Corina Belcea prend plus de deux minutes pour s’accorder extrêmement soigneusement sur le violoncelle d’Antoine Lederlin. Tout au long de ces deux concerts, les musiciens auront fait en sorte d’épargner au public ces moments, arrivant sur scène déjà accordés, et ne se réaccordant pour ainsi dire jamais (ou alors, quelques secondes, dans une discrétion maximale) entre les mouvements. Cette séquence avait quelque chose d’étrange... et de captivant. Elle était en effet nécessaire pour obtenir cette justesse absolue que nous avons tellement pu admirer pendant ces deux concerts. Et, dans l’écriture de Britten pour cordes, il y a souvent des passages en homophonie d’une redoutable difficulté de ce point de vue (notamment quand il y a trois instruments, comme c’est souvent le cas dans ce Deuxième Quatuor : à deux, l’un peut se caler sur l’autre ; à partir de quatre, il y a presque un effet de masse qui permet de lisser ; mais à trois, le moindre écart ne pardonne pas). Les solos où chaque instrument se retrouve seul, tour à tour, nous permettent de comprendre d’où vient cette sonorité si personnelle du Quatuor Belcea, à la fois soyeuse et intense.
Si Enesco était encore étudiant quand il a composé son Octuor, que dire de Mendelssohn ? Lui n’avait que seize ans ! Est-ce une coïncidence si les deux Octuors les plus célèbres (pour ne pas dire les seuls à être réellement entrés dans « le » répertoire) sont dus à d’aussi jeunes compositeurs ?
Ce chef-d'œuvre juvénile, qui dégage une telle joie de vivre, d’une grâce qui perdure du début à la fin, est, en quelque sorte, autant pour le public que pour les musiciens, la récompense finale de ces deux concerts. Après cinq œuvres de forte tension, jouer ou entendre une œuvre aussi fraîche et spontanée ne procure plus que du plaisir. D’autant que, ils nous l’annoncent à la fin du concert, c’était pour les huit musiciens la fin d’un cycle de quatre années, où ils ont donné beaucoup de concerts ensemble, jouant donc (et enregistrant) ces deux Octuors. Cette exaltante aventure prend donc fin avec cette interprétation tour à tour palpitante, nostalgique, frémissante et effrénée de l’Octuor de Mendelssohn.
En bis, ils nous offrent une transcription réalisée par Raphaël Merlin, violoncelliste fondateur du Quatuor Ébène, du dernier mouvement, In Paradisum, du Requiem de Fauré. Dans l’accompagnement, on croit entendre de la harpe (pizz d’alto), de l’harmonium (tenues de violons), de la harpe de verre (harmoniques d’alto). Le solo de violon de la version originale est confié à Suyeon Kang, second violon du Quatuor Belcea, qui a donc pris la suite de Laura Samuel ; peut-être, avec une œuvre aussi symbolique, n’est-ce pas un hasard. Ce moment bouleversant termine idéalement, dans le recueillement et la sérénité, deux concerts de toute beauté.
Paris, Cité de la Musique (Salle des Concerts), 10 et 11 janvier 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : © Clément Savel / Cheeese