Les six Partitas par Céline Frisch : Bach investi dans un psychédélique palais

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Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Partitas no 1 en si bémol majeur, no 2 en ut mineur, no 3 en la mineur, no 4 en ré majeur, no 5 en sol majeur, no 6 en mi mineur BWV 825-830. Céline Frisch, clavecin. Livret en français, anglais, allemand. Août 2024. Digipack cartonné deux CD 76’22’’+ 75’54’’. Alpha 1138

Nous avions découvert Céline Frisch voilà vingt-cinq ans par son superbe récital Bach dans la collection d’Harmonia Mundi dédiée aux « nouveaux interprètes » : un compositeur resté central dans sa trajectoire, ainsi qu’attestent ses admirables enregistrements en soliste (Variations Goldberg, intégrale du Wohltempiertes Klavier) ou avec l’ensemble Café Zimmermann. Dominée par le souvenir de Gustav Leonhardt (Emi, février-avril 1986) et Scott Ross (Erato, avril 1988), la discographie de la Clavier-Übung I s’est enrichie par les récentes visites de Giulia Nuti, intense rythmicienne (Arcana, novembre 2021), de Benjamin Alard polarisant les affects sur deux divergents instruments (Harmonia Mundi, avril-mai 2023), et de Martin Helmchen revisitant le relief de ces pages sur un piano à tangentes (Alpha, 2022-2023).

Mentionnons d’abord ce qui apparaît comme une réserve à l’encontre de cette nouvelle parution. La salle des archives d’État de Turin est-elle aussi résonnante que le laisse entendre cette captation ? L’acoustique de piscine noie les lignes dans la réverbération, embue le medium, embrouille l’harmonie des étapes animées, comme la Sinfonia BWV 826, qui en deviennent étrangement psychédéliques. Cette spatialisation surdimensionnée rendrait cafouilleuse une ornementation pourtant nette dans les doigts, et leur commande claire articulation et modération du tempo pour éviter la confusion. Cette ampleur ne manque toutefois pas de séduction, ouvrant un cosmos onirique aux munificentes sonorités de ce clavecin assemblé par Andrea Restelli d’après un Christian Vater de 1738 conservé à Nuremberg. Ses satins savent aussi intriguer le temps d’un commerce de textures (Menuets BWV 825).

Des Partitas investies dans un palais byzantin ? Luxe sans luxure, c’est un raffinement sybarite qui rayonne de la lecture de Céline Frisch, s’épanouissant dans la sérénité et la majesté. Sarabandes et Allemandes y gagnent une noble respiration, entre discipline et nonchalance, sans rien de crispé ou contraint. Bien au contraire, la dextérité finance une juste tension, comme pour la synchronisation savamment dosée de la Corrente BWV 829, ou dans l’Air BWV 828 où la main gauche ressent, galbe ce qu’il faut de rigueur et de souplesse, d’élision et d’épenthèse.

Digne d’une Joconde, cet empire de l’expression radieuse réussit à sourire sans se départir de mystère, et peut aussi masquer les sombres sentiments des Partitas en mineur sous un pudique voile de crêpe. Rien d’outré ni forcé dans les torves manèges que voudrait imposer la Burlesca, dans les talonnades qui claqueraient dans le suivant Scherzo. C’est même une certaine retenue qui assagit la conclusion à 12/8 de cette BWV 827 que Céline Frisch empreint de lassitude. Les délices de Capoue ont le vin triste.

Pareille résignation tendra à enliser la Toccata que l’acoustique n’enjolive guère et transforme en lacis funéraire, englué dans les douloureuses levées d’arpèges. Plutôt que le raptus Sturm und Drang contrasté par Benjamin Alard sur son sardanapalesque Hass à trois claviers, la claveciniste conduit l’ultime Partita sous les subtiles lueurs de l’Empfindsamkeit auxquelles les syncopes et moulinets de la Corrente feront presque violence. La Sarabande interjettera appel de la pruderie, mais les acrobaties de la Gavotta et de la Gigue apparaissent trop émoussées par les micros pour asséner leur vertige, malgré le talent d’animation de l’interprète. Dommage que ces avanies sonores trahissent çà et là une vision qu’on sent profondément inspirée par ce recueil, et nous l’éparpillent dans le rêve d’un autre.

Christophe Steyne

Son : 7 – Livret : 8 – Répertoire : 10 – Interprétation : 9

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