L’orgue restauré de Notre-Dame : un Phénix magistralement enfourché par Vincent Dubois

par

Eternal Notre-Dame. Œuvres de Johann Sebastian Bach (1685-1750), Charles-Marie Widor (1844-1937), César Franck (1822-1890), Louis Vierne (1870-1937), Sergueï Rachmaninov (1873-1943), Nicolaï Rimski-Korsakov (1844-1908), Maurice Ravel (1875-1937), Pierre Cochereau (1924-1984), Claude-Bénigne Balbastre (1724-1799). Vincent Dubois, orgue. Gilles Rancitelli, percussion. Livret en français, anglais, allemand. Février 2025. 84’06’’. Warner 5021732818843

Serait-on chauvin en affirmant que Notre-Dame de Paris est l’une des cathédrales les plus connues et aimées au monde, et son orgue considéré parmi les plus prestigieux ? Certes non si l’on se souvient de l’émoi planétaire, bien au-delà de la catholicité, suscité par le terrible incendie d’avril 2019. Un désastre qui, moyennant nettoyage et révision générale, épargna toutefois le grand orgue, –le plus vaste de France avec ses quelque huit mille tuyaux, en rivalité avec la tribune de Saint-Eustache quant aux dimensions du buffet. Une rénovation qui assura un éclat, une projection, voire une cohésion neufs : « il sonne comme jamais, cependant la couleur a changé, avec des aigus plus clairs, en raison de la résonance un peu modifiée par le dépoussiérage de la pierre » explique dans le livret Vincent Dubois, co-titulaire à qui il revint d’inaugurer la nouvelle saison consécutive à la restauration.

Enregistré quelques semaines après la réouverture publique de l’édifice (8 décembre 2024) et le « réveil spirituel » de l’instrument, le présent album déroule un généreux programme qui honore quelques compositeurs liés à sa mémoire. Avec un clin d’œil à l’anniversaire de Ravel. Le programme s’avère consensuel mais bien choisi, bien construit, en concédant quelques blockbusters à une audience aussi internationale que certainement non-spécialiste du répertoire à tuyaux. Entre vulgarisation et exigence, quel équilibre ? La parution réussit à valoriser l’occasion, à gratifier l’auditeur sans se fourvoyer, et captivera tant le fan que le néophyte. On la devine promise à la tête de gondole, comme l’on disait au temps des bacs à disquaire. Ce probable succès ne serait que légitime.

Une anthologie comme celle-ci ne pouvait guère écarter Bach, représenté par ses célébrissimes Toccata & Fugue en ré mineur, et Wachet auf, ruft uns die Stimme. Aussi la crépitante Sinfonia de la cantate BWV 29 selon l’arrangement de Marcel Dupré : un vigoureux choral de louange, associé à la renaissance d’un lieu et aux commémorations. Josef Still l’a inclus dans son récent album Klingender Domschatz (Aeolus, février-mars 2024) en l’honneur du cinquantième anniversaire de la réouverture de la cathédrale St. Peter de Trèves. Une autre page baroque conclura l’album, en gloire et mode cocardier : variations sur la Marche des Marseillois et l’air ça ira que Balbastre accorda moins par patriotisme républicain que par avanie à une fièvre révolutionnaire, quand tout attribut clérical encourait vandalisme. Autre avatar historique, on se rappellera que le 9 mai 1945, jour de la capitulation du Troisième Reich, La Marseillaise grondait triomphalement sous les voûtes de Notre-Dame !

L’école symphonique française est au cœur du parcours. On aurait pu s’attendre à la Pièce Héroïque de César Franck, mais le Liégeois est représenté par un triptyque moins couru : son Prélude, Fugue et Variation de l’opus 18. Autre personnalité admise à inaugurer en 1868 l’instrument de Cavaillé-Coll, Widor comparait avec sa pétaradante Toccata. Autre tube : le Carillon de Westminster où Louis Vierne brode un crescendo sur la sonnerie londonienne de Big Ben, avant d’immiscer un visage plus poétique au gré de ses ondoyantes Naïades, puis sa transcription de l’édifiant Prélude en ut dièse mineur de Rachmaninov. Autre incursion russe, avec Le Vol du Bourdon, décliné par Léonce de Saint-Martin, titulaire de 1937 à 1954 : on admirera la suggestivité quasiment holographique des Mutations qui traduisent la frémissante trajectoire de l’apidé.

Suit un hommage mérité à Pierre Cochereau, dont le souvenir demeure vif : Boléro sur un thème de son lointain prédécesseur Charles Racquet, improvisé en mai 1973 et retranscrit par son fils (édition en 1996 chez Chantraine), reçoit ici une impeccable et démonstrative dramaturgie, vissée avec le concours de Gilles Rancitelli, percussionniste depuis 1998 au sein de l'Orchestre National de France. L’implacable ostinato martelé par la caisse claire renvoie évidemment à Ravel, par ailleurs offrant trois extraits du Tombeau de Couperin arrangés par l’interprète. Au regard de l’original pianistique, on pourrait certes souhaiter un toucher plus staccato dans le Rigaudon, mais quelle suavité (presque orientaliste) dans le trio médian ! Et quelle délicate magie s’instille dans le Menuet !

On aura vérifié dans le voltigeur extrait du Tsar Saltan combien Vincent Dubois maîtrise la palette de timbres et le rayonnement sonore dans cette nef dont la réverbération fut toujours une gageure pour les micros. On saluera d’autant la captation de Fabrice Planchat, aussi fine que spacieuse. Tout au long du récital, des registrations tonitruantes quand il faut, discrètes au besoin (la douceur des anches dans le « choral du veilleur »). Aucune hérésie ? La précision du phrasé n'a pas résisté à une passagère crânerie : dans le BWV 565, la netteté rythmique se laisse déborder par un enthousiasme tape-à-l’œil, sans retrouver le panache de la légendaire gravure de Cochereau et ses furieuses chamades (Philips).

Aucune notice biographique. Iconographie standard et aseptisée. Le synoptique trilingue des « grandes étapes de la construction » simplifie à outrance la riche métamorphose d’un orgue dont la nomenclature aurait pu être rappelée. Avouons donc que la notice aurait pu mieux faire, pour documenter l’intéressant texte de Jean-Michel Verneiges. Qu’importeront nos réserves ? Grandeur, plaisir et ravissement saturent ce copieux menu avoisinant l’heure et demie. On se doute qu’à pareille enseigne, un tel CD n’a guère besoin de notre recommandation, mais ce n’est point raison pour l’en priver.

Christophe Steyne

Son : 9 – Livret : 8,5 – Répertoire : 7-10 – Interprétation : 9,5

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