Le Voyage d’hiver de Schubert par Peter Mattei et Daniel Heide à Luxembourg

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Ce 2 mars dernier, la tournée du baryton suédois Peter Mattei interprétant Le Voyage d’hiver (Winterreise) de Schubert passa à la Philharmonie de Luxembourg avant de continuer à Verbier en juillet. 

Ce cycle reprend le personnage du Wanderer de la Belle Meunière (Die schöne Müllerin), personnage auquel il serait facile de reconnaître le compositeur mourant. Racontant de l’intérieur l’abandon de son passé, de ses rêves et de son présent pour arriver nu jusqu’à l’os devant la mort. Il dépasse nonobstant Schubert pour révéler l’Homme à l’instant fatal.

Ce soir donc le baryton suédois offrait autant un voyage, qu’un pèlerinage et qu’une odyssée intérieure. Commençant avec le Gute Nacht, là où la Belle Meunière avait laissé le narrateur, quelques temps plus tôt, il prend une interprétation éminemment lyrique, même quasiment opératique durant la partie du cycle pendant laquelle le narrateur est encore au village. Il donnait ainsi une incarnation d’un soldat commençant par être gagné par l’habitude, la lassitude, et la fin.

Traversant autant que délaissant les émotions au fur et à mesure du cycle, le baryton imposait nonobstant le Wanderer avec force plutôt que de le laisser advenir en première partie du concert. Une friction entre l’expression et l’impression, bien que ces composantes soient le plus souvent à l’équilibre comme dans le très remarquable Sous le tilleul (Am Lindenbaum), pouvait arriver alors chez l’auditeur, comme durant le lied Sur le fleuve (Auf dem Flusse). il exposait alors tout ce qu’il y a d’opéra dans le cycle, - rappelant ainsi outre sa grande qualité de chanteur, que Schubert s’était essayé aussi à l’opéra - pour devenir, tandis que le narrateur sort du village, de la communauté des hommes et de la vie, progressivement, avec l’intériorisation du drame un authentique chanteur de lieder. 

De Jeanne d’Arc à Chaya Czernowin (1431-1944-2025) : quand les femmes se battent contre la folie des hommes

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Radio France propose un programme éprouvant émotionnellement, avec deux œuvres suscitées par des conflits qui, bien qu’ayant eu lieu à des périodes différentes, n’ont pas fini de nous meurtrir : entre Israël et la Palestine (donc actuel) pour la première pièce ; entre la France et l’Angleterre (Guerre de cent ans, au XVe siècle) pour Jeanne d’Arc au bûcher, mais aussi mondial, puisque cet oratorio a été créé en 1938, et un prologue lui a été jouté en 1944, pour actualiser la figure de Résistante de l’héroïne.

Pour commencer, NO! A Lament for the Innocent (en première française, quelques mois après sa création à Los Angeles) de Chaya Czernowin. Sur scène, Clément Rochefort, le présentateur de France Musique, précise qu’elle est « une compositrice israélo-américaine dont l’une des caractéristiques est d’utiliser les métaphores comme moyen d’organiser un univers sonore ». Et de lire les propos de la compositrice, que l’on trouve également dans le programme de salle : « Les deux orchestres, chacun avec son propre chanteur, sont comme les deux membres d’un même être mental, cherchant tous les deux à parvenir au cri. NO! parle de rage. Une rage qui s’accumule et qui, lentement, implacablement, lutte pour remonter à la surface. Elle prend naissance au plus profond du corps et se propage vers l’extérieur – de façon antiphonique – comme si le cri était une créature de douleur, utilisant ses membres pour nager vers le haut, des cavernes du corps jusqu’à l’air libre. »

Antonio Pappano : la nouvelle vie à la tête du London Symphony Orchestra

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Le label LSO Live, émanation de l'Orchestre symphonique de Londres, a été sacré « Label de l'année » par les International Classical Music Awards. À cette occasion, Kai Luehrs-Kaiser, membre du jury de l'ICMA pour le magazine Das Orchester, s'est entretenu avec le nouveau chef principal du LSO, Antonio Pappano.

Un nouveau rythme sans maison d'opéra

Monsieur Pappano, pour la première fois de votre carrière, vous n'êtes rattaché à aucune maison d'opéra. Appréciez-vous cette situation ?

J'avoue éprouver une sensation étrange. J'avais l'habitude de fréquenter quotidiennement un théâtre lyrique, d'y travailler de manière très physique. Désormais, mon rythme est tout autre. Sans ancrage dans un opéra, et à la tête d'un orchestre symphonique, tout est bien plus effréné. Je dois diriger des œuvres différentes en permanence. Comme je travaille énormément et que j'ai le souci d'une préparation méticuleuse, j'ai parfois l'impression d'être encore étudiant.

Ceci dit, mes liens avec le Royal Opera House demeurent excellents. Nous achevons actuellement un nouveau cycle du Ring sous la direction de Barrie Kosky. Quant au London Symphony Orchestra, j'y dirige également des opéras, mais en version de concert.

L'idée d'un mandat permanent dans un opéra appartient-elle au passé ?

J'ai 65 ans. Je ne suis pas certain d'avoir encore l'envie ou l'énergie de me lancer dans une nouvelle aventure de cette envergure. L'envie, sans doute, car j'ai officié dans ce milieu pendant 35 ans. Mais je reste, avant tout, un homme de théâtre.

Mariam Abouzahra, prix découverte des ICMA

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Bien qu’elle n’ait que dix-sept ans, le jeu de Mariam Abouzahra témoigne d’une maturité intérieure et d’une musicalité cristalline qui ont su séduire les plus grands décideurs de l’industrie internationale. En 2026, elle se verra décerner le Discovery Award des International Classical Music Awards (ICMA).

Née en Allemagne au sein d’une famille aux racines hungaro-égyptiennes, la jeune violoniste perfectionne actuellement son art à Vienne. Pourtant, au gré de ses concerts, elle s’impose déjà comme une figure familière des scènes mondiales. En amont du concert de gala à Bamberg, Máté Ur s’est entretenu avec elle pour Papageno — représentant hongrois du jury des ICMA — au sujet de ses mentors, de son rayonnement international et de la puissance fédératrice de la musique.

L'héritage d'une lignée de musiciens

Vous êtes née dans une famille de musiciens : vos parents sont pianistes et votre sœur, Amira, est également une violoniste de renom. Enfant, était-il d’emblée évident que vous suivriez cette voie ?

La musique constituait ma réalité première. Enfant, je pensais naïvement que le monde entier pratiquait la musique — que c'était l'état naturel de l'existence. J'avais trois ans lorsque j'ai saisi un violon pour la première fois. Très simplement, je souhaitais ressembler à ma sœur, Amira. Je la voyais créer de la musique avec mes parents et je brûlais de participer à ce dialogue indicible. Si je trace aujourd'hui mon propre chemin, ces racines communes demeurent fondatrices.

Rowan Pierce et Florilegium, dans deux cantates autour des passions humaines

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Tra le fiamme. Georg Friedrich Haendel (1685-1759) : Concerto grosso en sol majeur Op. 3 no 3 HWV 314. Tra le fiamme, cantate HWV 170. Antonio Vivaldi (1678-1741) : Concerto en sol majeur RV 84. Alleluia d’In Furore Iustissimae Irae RV 626. Johann Sebastian Bach (1685-1750) : Ich bin in mir vergnügt BWV 204. Rowan Pierce, soprano. Ashley Solomon, flûtes. Florilegium. Livret en anglais, français, allemand. Mars 2024. 63’58’’. Channel Classics CCS 47625

Concours La Maestra : la Slovène Mojca Lavrenčič remporte le premier prix

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Organisé conjointement par le Paris Mozart Orchestra et la Philharmonie de Paris à l'initiative de Claire Gibault, le concours La Maestra, dédié aux cheffes d’orchestre, a dévoilé le samedi 28 février le palmarès de sa quatrième édition pour laquelle plus de 230 candidates issues de 50 pays avaient déposé leur dossier. Le jury, présidé par Oksana Liniv, a décerné le premier prix à la Slovène Mojca Lavrenčič.

L’histoire est belle : initialement première sur la liste d’attente, Mojca Lavrenčič remplaçait une candidate empêchée de participer pour des raisons indépendantes de sa volonté. Au fil des épreuves, elle s’est imposée avec une évidence croissante : technique solide, sens inné de la communication, vision globale de chaque partition, capacité d'aller toujours à l'essentiel. En revoyant les captations vidéo, on remarque ce sourire constant — invisible pour le public sur place, chaque cheffe dirigeant dos à la salle. Lors de la répétition de Fachwerk pour bayan, percussions et cordes de Sofia Goubaïdoulina, en demi-finale, elle ne cachait pas combien l’intensité du travail pouvait être éprouvante. Ce naturel, à mille lieues de la figure autoritaire et omnipotente encore dominante il y a quelques décennies, apparaît comme le signe d’un métier en profonde mutation — du moins peut-on l’espérer.

Ermonela Jaho and Donizetti: in search of the Truth

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Our dialogue with Ermonela Jaho has been ongoing for many years, at least since 2021, when the great singer won the ICMA Award in the Vocal Music category with her recital Anima rara, released by the Opera Rara label. Despite the restrictions of the Covid period, she came to Vaduz for our gala and stunned the audience with a captivating performance of Violetta’s ‘Addio del passato’ (Goodbye to the Past). So much so that the jury unanimously decided to nominate her as Artist of the Year for the 2023 ICMA edition, held in Wroclaw. Ermonela has since become a sort of honorary member of the ICMA family: after the two interviews conducted for the aforementioned occasions,  Jury member Nicola Cattò (Musica) return to speak with the great Albanian soprano, who once again won first prize in the Vocal Music category with her recording of Donizetti’s melodies, with Carlo Rizzi on piano, again for Opera Rara.

How did you get involved in the Donizetti complete works project?
As you know, Opera Rara’s philosophy is to bring back forgotten works by great composers of the past: it was Roger Parker, in particular, who rediscovered these Donizetti romances, and he found more than 400 for different voice types. I immediately became passionate about the project because I feel at home with Opera Rara; I’m their ambassador: I’ve been working with them for a long time on the verismo repertoire, to which I now dedicate myself assiduously. At first, I was a bit skeptical about the quality of these works: they’re often very simple, they’re not the high-level Donizetti we find in the most famous operas, but the melody is there, the feeling is there, and it was right to make them known. We’re filling a gap in our knowledge of this composer. I’ve studied 42 of them, and I must say it was a lot of work. Most of them lack dynamic markings, and when the same melody has to be repeated three or four times on different texts, you have to constantly invent new details and expressive alternatives. Maestro Rizzi and I worked on this to give these pieces the dignity they deserve. There are romances in Venetian and Neapolitan, which are very entertaining and set to simple, popular texts, but also some derived from literary masterpieces like the Divine Comedy. Those in French, on the other hand, are more heartfelt, more intense, perhaps because they were created within literary and artistic circles, to whom Donizetti brought them as occasional gifts (as Roger Parker told me: this is why some are completely missing the piano parts, which we had to reconstruct). They have a certain melancholy, a pervasive sadness. I think these romances can be useful for young singers as an exercise: they are technically simple and help develop expressiveness and spoken singing, telling a story, however simple it may be.

When you do a complete recording, it’s inevitable that some pieces will be of lower quality: how do you deal with a score you don’t believe in?
It happens, it’s undeniable, that you sing songs that don’t resonate with you. In this case, the artist must idealize, must delve into their own subconscious, to make the audience believe that the value of the music is much greater than it actually is: they work hard on dynamics, on colors, because the human ear craves variety. In this way, they make the music more beautiful than it really is.

Many romances are in strophic form: did you add variations or embellishments?
Not many. The philosophy was to bring these romances to the public as they were written, with minimal changes. We worked, as I mentioned before, on the dynamics, which are used to vary pieces that can last over ten minutes: the idea was to tell a story as if we were speaking to children.

What’s the difference between the Italian and French ones?
The Italian ones are direct, unfiltered, even in the singing style; the French ones, on the other hand, have an intimate, internalized, delicate atmosphere. Less explosive, if I may say so.

What is your relationship with Donizetti’s theatre? You sang Maria Stuarda, Anna Bolena, Elisir, Don Pasquale…
True, I’ve encountered several of his works in my career: we know how prolific Donizetti was and how eventful his life was. But he was certainly a true genius, with a keen theatrical instinct, and his works display a clearly bravura quality. Donizetti’s coloratura, however, always has an expressive purpose. Donizetti’s theatre is complete, capturing every human nuance.

Résistance et dévotion : les sonates de guerre de Prokofiev par Giorgi Gigashvili

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« With all my breath and all my blood ». Serge Prokofiev (1891-1953) : Sonates pour piano N° 6 op. 82, n° 7 op. 83 et n° 8 op. 84 ; Roméo et Juliette op. 64 : Danse des chevaliers, transcription pour violon et piano par David Grjunes. Joseph Bardanashvili (°1948) : To Gia Kancheli (P.S.), pour violon et piano. Giorgi Gigashvili, piano ; Lisa Batiashvili, violon. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 84’ 41’’. Alpha 1194.