De Jeanne d’Arc à Chaya Czernowin (1431-1944-2025) : quand les femmes se battent contre la folie des hommes
Radio France propose un programme éprouvant émotionnellement, avec deux œuvres suscitées par des conflits qui, bien qu’ayant eu lieu à des périodes différentes, n’ont pas fini de nous meurtrir : entre Israël et la Palestine (donc actuel) pour la première pièce ; entre la France et l’Angleterre (Guerre de cent ans, au XVe siècle) pour Jeanne d’Arc au bûcher, mais aussi mondial, puisque cet oratorio a été créé en 1938, et un prologue lui a été jouté en 1944, pour actualiser la figure de Résistante de l’héroïne.
Pour commencer, NO! A Lament for the Innocent (en première française, quelques mois après sa création à Los Angeles) de Chaya Czernowin. Sur scène, Clément Rochefort, le présentateur de France Musique, précise qu’elle est « une compositrice israélo-américaine dont l’une des caractéristiques est d’utiliser les métaphores comme moyen d’organiser un univers sonore ». Et de lire les propos de la compositrice, que l’on trouve également dans le programme de salle : « Les deux orchestres, chacun avec son propre chanteur, sont comme les deux membres d’un même être mental, cherchant tous les deux à parvenir au cri. NO! parle de rage. Une rage qui s’accumule et qui, lentement, implacablement, lutte pour remonter à la surface. Elle prend naissance au plus profond du corps et se propage vers l’extérieur – de façon antiphonique – comme si le cri était une créature de douleur, utilisant ses membres pour nager vers le haut, des cavernes du corps jusqu’à l’air libre. »
Deux ensembles instrumentaux se font face, quasiment identiques (11 cordes – sans altos –,5 bois, 5 cuivres, timbales, percussions, piano dans le premier, sampler dans le second), avec chacun une soprano : Sofia Jernberg et Keren Motseri. Une écriture particulière pour les voix les rend fragiles au début. Des sonorités semblent sortir les unes des autres, soit sur la même note mais passant d’un instrument (voix compris) à l’autre, soit avec de très légers décalages d’intonation. La recherche d’effets qui font penser au souffle ou aux frottements, que l’on retrouve autant dans les voix que dans toutes les familles d’instruments, est fréquente. Ainsi, nous recevons la musique de façon épidermique, comme si la musique prenait possession de nous en infusant par des canaux qui ne seraient pas seulement auditifs.
Le cri « NO! », si longtemps retenu, finit par sortir ; tombant vers le grave, il n’est pas de révolte, mais d’impuissance. Et ce sont, pour conclure, les mots vers lesquels tend cette pièce d’environ un quart d’heure : « Don’t take my child away, don’t take my child, don’t, no » (« Ne m’enlevez pas mon enfant, ne m’enlevez pas mon enfant, non, non »). Le titre « Une lamentation pour les innocents » prend alors tout son sens, d’une douleur extrême, magnifiquement incarné par les deux chanteuses.
Il y a deux ensembles, donc deux chefs d’orchestre : le très expérimenté Alan Gilbert, Américain ardent défenseur de la musique de notre temps pour le premier, à jardin, et la jeune polonaise Anna Sułkowska-Migoń, très attentive à son collègue, et qui se base en permanence sur ses gestes, pour le second, à cour.
Après un entracte qui, certes, arrivait bien tôt, mais était indispensable pour l’installation d’un plateau très différent (avec un orchestre très fourni : 58 cordes, 14 bois, 8cuivres, timbales, percussions nécessitant 5 instrumentistes, 2 pianos préparés, 1 célesta, 1 ondes Martenot) place, donc, à l’oratorio Jeanne d'Arc au bûcher d’Arthur Honegger.
Les trois chanteuses solistes sont au premier rang du balcon, devant le chœur. Les deux chanteurs solistes sont devant l’orchestre, avec les deux récitants. Jeanne (debout tout du long) et Frère Dominique (assis au début, puis debout à côté de Jeanne, mais qui sortira avant la fin) sont sur une estrade dernière l’orchestre.
Trois voix de femmes : d’une part la Vierge (poignante Vannina Santoni, soprano dont la voix à la fois puissante et lumineuse nous transporte, au-dessus des chœurs et de l’orchestre, dans un au-delà incandescent) ; d’autre part Marguerite et Catherine, incarnées respectivement par Delphine Guévar, soprano à la voix claire et directe, et par Julie Pasturaud, contralto à la voix riche et profonde, que l’on entend cependant assez rarement de façon isolée, car elles chantent souvent avec le chœur. Les deux voix d’hommes sont chargées de plusieurs rôles, tour à tour chantés et parlés : le ténor Julien Behr (toujours très élégant, notamment dans un savoureux Porcus et un éloquent Clerc) et la basse Damien Pass (dans de plus petits rôles, dans lesquels il en fait peut-être un peu trop).
Il y a plusieurs rôles parlés. Devant, qui campent plusieurs personnages : Flannan Obé, volontiers théâtral, frôle par moments la caricature ; Adrien Gamba-Gontard cherche davantage la sensibilité. Tout au fond, dans les chœurs : Arnaud Vabois (Heurtebise) et Emma Gergely (La Mère au Tonneau), tous deux membres du Chœur de Radio France, sont épatants de gouaille rustique.
Et puis, au milieu, les deux principaux narrateurs.
Le rôle de Jeanne est entièrement parlé (à une courte exception près, pour laquelle le compositeur a prévu un plan B au cas où la narratrice ne puisse chanter – ce dont l’héroïne du soir n’a pas eu besoin, loin de là). Bien entendu, le choix de l’interprète est déterminant. Il y a un peu plus d’un an, à la Philharmonie, il avait été confié à Marion Cotillard, d'une présence écrasante, peut-être excessive. Rien de tel avec Judith Chemla qui, avec un côté moins « petite fille candide » que dans son enregistrement avec le Royal Concertgebouw Orchestra en 2019, tient le rôle avec un mélange de profondeur, de ferveur et d’innocence particulièrement bouleversant. L’autre rôle parlé important, celui de Frère Dominique, est tenu par François Chattot, qui fait preuve de gravité, avec beaucoup de sobriété, à la limite de la neutralité. À noter leur grand sens musical (la partie de Jeanne, même quand elle est parlée, est parfois notée avec des rythmes précis par le compositeur, ce que Judith Chemla parvient à respecter tout en restant fluide), et leur écoute respective, qui renforcent l’intensité de leurs échanges.
Il y a quelques effets de mise en scène, dus à Irène Bonnaud. Ils sont présents surtout au début, notamment pour les scènes dans lesquels il y a ce qui pourrait ressembler à de l’humour. C’est en tout cas l’impression qu’elles donnent, avec le parti pris de ridiculiser certains personnages (accessoires tels que couronne en papier doré, lunettes de soleil), voire les chœurs dans leur ensemble (qui obéissent comme des moutons, à se lever et se rassoir comme un seul homme). Était-ce vraiment nécessaire ? Cela détourne l’attention de la musique, suffisamment expressive en elle-même. Et puis, nous ne sommes parfois pas loin de « Au théâtre ce soir », ce qui ne paraît pas tout à fait à la hauteur de la gravité des deux conflits parmi les plus longs (pour l’un) et meurtriers (pour l’autre) de l’histoire.
Alan Gilbert est assurément le maître d’œuvre de tout cela. Malgré leur diversité, les épisodes s’enchaînent avec fluidité. Sa direction est vivante et expressive, et il obtient d’un Philhar’ en grande forme une remarquable variété de couleurs et d’ambiances, mettant superbement en valeur la palette expressive de la musique d’Honegger, qui va du recueillement le plus pénétrant à l’ironie la plus grinçante, de la douleur la plus poignante à la joie la plus exubérante, en passant par du plain-chant grégorien et des comptines enfantines.
Les 70 choristes du Chœur de Radio France (préparé par Lionel Sow) donnent l’impression d’être dans leur élément dans cette grande fresque riche de tant d’atmosphères différentes, tant ils passent de l’une à l’autre avec aisance et naturel. La Maîtrise de Radio France (54 chanteurs, préparés par Sofi Jeanni) est excellente, aussi bien tous ensemble qu’à quelques-uns ou en solo (Anne-Blanche Trillaud Ruggeri, qui fait déjà preuve d’un belle maturité musicale).
Alan Gilbert trouve aussi un équilibre optimal non seulement au sein de l’orchestre (avec notamment des cuivres qui se fondent parfaitement dans la sonorité d’ensemble), mais aussi entre l’orchestre et les deux chœurs. Assurément, une interprétation absolument convaincante d’un chef-d'œuvre dont l’on découvre les richesses à chaque réécoute.
Paris, Auditorium de Radio France, 20 février 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Pierre Carrive



