Pages chambristes à l’heure galante, revisitées par la jeune garde de The WIG Society
Galant Night Fever. Ernst Eichner (1740-1777) : Quartetto en sol mineur Op.4 no 6. Hans Hinrich Zielche (1741-1802) : Quartetto en si bémol majeur Op. 2a no 5. Johann Franz Xaver Sterkel (1750-1817) : Trio en la majeur Op. 6 no 3. Joseph Haydn (1732-1809) : Quartetto en sol majeur Op. 5 no 2. Vaclav Pichel (1741-1805) : Duetto en ré majeur Op. 18 no 1. Joseph Schmitt (1734-1791) : Quartetto en mi mineur Op. 10 no 6. The WIG Society. Matteo Gemolo, flûte. Conor Gricmanis, violon. Blanca Prieto Acera, violon, alto. Elias Bartholomeus, contrebasse. Lisa Kokwenda Schweiger, clavecin. Octobre 2022. Livret en anglais, français, italien. 63’33’’. Arcana A563
Fondée à Bruxelles en 2020, la neuve équipe de The WIG Society vient ici expérimenter quelques pages chambristes à l’heure galante, avec pour credo la fidélité à l’esprit de ce répertoire sinon à la lettre. Dans son intéressante notice, le docteur Gemolo argumente les choix esthétiques que fédère un angle un brin provocateur : « il n’y a rien de nouveau sauf ce qui a été oublié ». Considérant le titre de l’album, toute allusion au film Saturday Night Fever (1977) ne serait pas fortuite. Car le livret évoque la fièvre qui aurait pu s’emparer d’un « jeune aristocrate aux perruques extravagantes buvant et dansant jusqu’au bout de la nuit ». D’un kitsch sans vergogne, le vidéoclip de présentation montre que la routine risque d’être malmenée.
L’idée est d’interroger ce que pouvait signifier, et comment aborder aujourd’hui, la notion de basse continue inhérente à ces partitions, à une époque qui vit l’avènement du pianoforte, et où le violoncelle conquit son indépendance sans encore avoir accaparé le grave du discours polyphonique au sein du quatuor. Des questions, et des choix : inclure le clavecin comme seul clavier, et la contrebasse comme seul archet au plancher du discours. Y compris chez Haydn. On s’éloigne donc du gabarit qui allait triompher dans la nomenclature classique. La démarche d’authenticité se trouve ébranlée, mais on reconquiert un sens du faste, de la danse et du contraste de timbres : des options peut-être anachroniques, mais en tout cas stimulantes à l’écoute !
Effervescente période de transition, entre Baroque et Classicisme : la plupart des opus ici entendus furent publiés dans la décennie 1770. En sus de quatre quatuors avec flûte, l’avenant programme invite un trio pour deux violons, et un duo pour violon & alto. On glanera des raretés enregistrées en première mondiale, signées de Johann Franz Xaver Sterkel (1750-1817) et deux autres compositeursqui élargissent le spectre géographique de cette anthologie : Joseph Schmitt (1734-1791), qui devint un pilier de la vie musicale néerlandaise, et le Tchèque Vaclav Pichl (1741-1805) dont on savourera le Thema con variazione.
Au-delà de toute posture doctrinale, les cinq instrumentistes s’en remettent à la spontanéité des arrangements et à une fraîcheur improvisatrice qui concourent à la séduisante vitalité de leur proposition, attentive à replanter les œuvres dans leur contexte socio-culturel. Elle fait souffler un vent désinhibé sur la performance practice. L’élan refondateur de toute entreprise philologique peut-il jamais s’émanciper du cycle des goûts, des revirements de l’historicité ? « La mode se démode, le style jamais », disait une célèbre couturière. Le style assumé par la WIG Society, aussi instruit dans ses hypothèses que gratifiant pour l’auditeur, offre un palpitant laboratoire à leur florilège chambriste. Et motive à découvrir ce fertile cénacle dans d’autres réalisations aussi régénératrices.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 7-9 – Interprétation : 10