Premières gravures mondiales pour le méconnu Ernst Gernot Klussmann

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Ernst Gernot Klussmann (1901-1975) : Quintette à clavier en mi mineur op. 1 ; Quatuor à cordes n° 1, op. 7. Quatuor Kuss ; Péter Nagy, piano. 2025. Notice en allemand et en anglais. 64’12’’. EDA Records EDA 055.

Pour un compositeur oublié, que même les dictionnaires spécialisés négligent, existe-t-il un espoir d’être un jour mis en lumière ? Le cadre d’un événement particulier peut être une opportunité, comme c’est le cas ici. La Hochschule für Musik und Theater Hamburg fête cette année ses 75 ans d’existence. Elle a décidé, dans le cadre de cet anniversaire, d’honorer la mémoire d’Ernst Gernot Klussmann, qui en fut le vice-président de 1950 à 1966. Grande première discographique, en tout cas dans le domaine de la musique de chambre, pour ce méconnu dont le parcours n’a pas été une sinécure, comme le raconte la nécessaire notice très détaillée, signée par le Dr Carsten Bock, qui, né en 1962 et lui-même compositeur, a étudié la musicologie à Brême.

Il n’y a guère de précisions quant à la formation de Klussmann, originaire de Bergerdorf, localité incorporée à Hambourg en 1938. On imagine que son grand-père, Hermann Behn (1857-1927), compositeur et pianiste, qui fut un mécène et un ami de Mahler dont il transcrivit pour deux pianos la Symphonie n° 2, l’a guidé dans sa première jeunesse. Dès 1919, Klussmann prend des cours privés auprès de Felix Woyrsch (1860-1944), un symphoniste convaincu qui a sans doute suscité chez son élève ses premiers essais dans ce domaine, mais aussi auprès de la pianiste Ilse Fromm-Michaels (1888-1986), qui fit une belle carrière sous la direction de chefs réputés, avant d’être interdite par les Nazis. Klussmann poursuit sa formation en 1925 à l’Académie de Munich, où il suit des masterclasses de Sigmund von Hausegger (1872-1948), chef d’orchestre qui a bien servi les symphonies de Bruckner. La même année, il est répétiteur à Bayreuth, avant d’enseigner à l’École rhénane de Cologne, puis au Conservatoire de la même cité.

Les événements se précipitent en 1933, avec la Gleichschaltung (« mise au pas ») imposée par les Nazis, dont la répression est vive à Cologne. Le compositeur Walter Braunfels, qui dirige le Conservatoire avec Hermann Abendroth, est démis de ses fonctions suite aux lois raciales. Klussmann, qui s’est mis à composer à la fin de ses études, a été contesté dès 1928 pour un concerto pour orgue, que certains estiment être assimilable à de la musique « dégénérée ». Par peur d’être licencié, et pour protéger sa famille, selon Carsten Bock, Klussmann devient membre du NSDAP le 1er avril 1933. Cette même année, la création de sa Symphonie n°1 à Dresde n’a pas lieu, car Bruno Walter, qui doit la diriger, quitte l’Allemagne. Klussmann tente de de se faire engager à Hambourg dès 1937, ce qui se concrétisera cinq ans plus tard ; il enseigne à l’École de Musique et de Théâtre de la cité hanséatique de Hambourg, où il se dévoue sans compter et dont il devient le directeur. L’école est fermée en septembre 1944 ; Klussmann passe le reste de la guerre dans une base militaire.  Après le conflit, Klussmann est soumis à la dénazification : il est démis de ses fonctions de directeur, fait appel, en argumentant notamment le fait qu’il a écrit de nombreux textes enthousiastes sur la musique de Mahler. Son appel est pris en compte, mais l’interdiction d’enseigner dans son établissement et d’être à sa tête est maintenue.  Il conteste la décision et est autorisé en 1948 à réintégrer ses fonctions. Il devient en 1950 vice-président de la Hochschule für Musik und Theater Hamburg, nouvellement installée, où il sera actif comme professeur jusqu’en 1966. C’est sur la base de cette vice-présidence que l’établissement hanséatique, qui, nous l’avons dit, célèbre ses 75 ans, a décidé d’honorer Klussmann par ce tout premier CD consacré à sa musique de chambre. On lira encore, dans la notice, les considérations du signataire sur la carrière de Klussmann, marquée par les troubles politiques de son époque et sur son appartenance au parti nazi, due aux circonstances, mais considérée comme « apolitique », le compositeur n’ayant pas milité.

Le catalogue de Klussmann est riche de deux opéras, d’une dizaine de symphonies, de pages orchestrales, vocales et instrumentales, et de musique de chambre. Le présent CD propose des pages de jeunesse qui font partie de ce dernier domaine. À commencer par le Quintette à clavier op. 1, dont la création a eu lieu à Munich le 24 juin 1925. Klussmann, alors âgé de 24 ans, achève ses études dans la cité bavaroise. Cette œuvre qui dépasse la demi-heure et ne manque pas d’ambition, se révèle d’emblée fougueuse, généreuse et dynamique. On y sent une influence brahmsienne et une propension à tendre vers une intense forme symphonique, véritable inclination de Klussmann. Agréable à l’audition, ce quintette, en quatre mouvements, bénéficie d’un Adagio d’une grande expressivité lyrique qui se déploie largement avec des cordes souples, d’un bref Scherzo extraverti et d’un final aux accents dramatiques. Il y a de l’inspiration chez ce jeune créateur, qui livre une partition bien élaborée ; elle lui vaudra un avis favorable de son professeur Sigmund von Hausegger. Après avoir achevé sa première symphonie, Klussmann, alors à Cologne, compose son Quatuor à cordes n° 1 op. 7, entre 1928 et 1930 ; la première en sera donnée à Königsberg le 8 juin 1933, deux mois après sa prise de carte du parti nazi. Il a délaissé l’approche romantique pour cinq mouvements dont l’atmosphère oscille entre expressionnisme et dissonances sans excès. Klussmann, qui a été attiré à la fin des années 1930 par les tendances nouvelles, se dira avoir été inspiré par la polyphonie mahlérienne, mais aussi par le Beethoven tardif. On est face à un modernisme mesuré, aux couleurs acérées, et à une inspiration qui ne néglige pas une certaine forme d’ironie. 

Le Quatuor Kuss (Jana Kuss et Oliver Wille, violons ; William Coleman, alto ; Mikayel Hakhnazaryan, violoncelle) a été fondé en 1991 par les deux violonistes et est basé à Berlin. Titulaire de nombreux prix internationaux, il a gravé Mendelssohn et Mozart pour Oehms, Haydn pour Sony, Schubert, Berg, Brahms ou Schoenberg pour Onyx. Il s’investit avec panache et conviction dans les partitions de Klussmann, enregistrées en décembre 2024. Pour le Quintette, le pianiste hongrois Péter Nagy (°1960), qui est professeur à Budapest et à Stuttgart et a signé maints enregistrements pour Naxos, BIS ou Delos, s’intègre tout à fait au Quatuor Kuss, en apportant avec justesse la touche romantique tardive.  

On aimerait pouvoir connaître d’autres pages de musique de chambre de Klussmann, mais aussi d’autres œuvres, dont ses symphonies, afin d’avoir, de son héritage de créateur, une vision plus étendue.

Son : 8,5   Notice : 10    Répertoire : 8,5    Interprétation : 9

Jean Lacroix  

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