Résistance et dévotion : les sonates de guerre de Prokofiev par Giorgi Gigashvili

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« With all my breath and all my blood ». Serge Prokofiev (1891-1953) : Sonates pour piano N° 6 op. 82, n° 7 op. 83 et n° 8 op. 84 ; Roméo et Juliette op. 64 : Danse des chevaliers, transcription pour violon et piano par David Grjunes. Joseph Bardanashvili (°1948) : To Gia Kancheli (P.S.), pour violon et piano. Giorgi Gigashvili, piano ; Lisa Batiashvili, violon. 2025. Notice en anglais, en français et en allemand. 84’ 41’’. Alpha 1194.

Né en 2000 à Tbilissi, le pianiste géorgien Giorgi Gigashvili a étudié au Conservatoire de sa cité natale avec Revaz Tavadze (1927-2020), mais aussi avec Kirill Gerstein, à Berlin, et avec Nelson Goerner, à Genève. Il a participé à plusieurs concours internationaux, remportant, en 2019, celui de Vigo, en Galice, dont le jury était présidé par Martha Argerich. En 2023, déjà pour Alpha, il gravait son premier album, Meeting my shadows, où voisinaient Scarlatti, Beethoven, Scriabine et Messiaen. Il fut ensuite, pour le même label, un des interprètes du treizième volume de la série « Next Generation Mozart Soloists », avec les Concertos 2 et 4 de Wolfgang Amadeus. Un deuxième album en soliste, consacré aux sonates de guerre de Prokofiev, paraît maintenant Gigashvili y donne sa vision personnelle, explicitée dans la notice très engagée qu’il signe lui-même et qui illustre le sous-titre de l’album : « avec tout mon souffle et tout mon sang ». 

On y découvrira que le programme se veut un vibrant hommage à son professeur, Revaz Tavadze, qui lui fit découvrir ces sonates lorsqu’il avait quinze ans, mais aussi que cette musique est devenue pour lui le lieu où il a déversé sa rage, sa révolte, notamment face à la situation de son pays et aux limites de la liberté d’expression : il est somme toute question de résistance dans cet album. Mais aussi de dévotion, écrit-il, tout en y ajoutant de la colère et de l’espoir que peut porter la musique. Ces mots résonnent tout au long du parcours de ces sonates, des œuvres auxquelles on se donne, des œuvres auxquelles on survit.

On se rend compte de l’engagement absolu de Gigashvili dès la Sonate n° 6, qu’il définit comme impulsive, impitoyable, et pourtant structurée comme un argument irréfutable. Lorsqu’il l’écrit en 1939/40, Prokofiev n’a plus composé de page importante pour le genre depuis seize ans, en dehors de petites pièces. La sonate se décline en quatre mouvements : un Allegro moderato à la fois dur, angoissé et tourmenté, un Allegretto au rythme plus détendu, avec des accords répétés, un Tempo di Walzer, lentissimo charmeur et lyrique, avant un Vivace conclusif dramatique, effervescent et d’où sourd l’angoisse. On sait que Sviatoslav Richter en devint tout de suite le champion et à quel point il s’est investi avec force et puissance dans cette sonate, ainsi que dans les autres. De son côté, Gigashvili soigne les nuances, fait avancer le discours comme il le ressent : c’est la plus extérieure, la plus crue, la plus politique des trois, écrit-il encore. Elle témoigne en tout cas d’une vraie compréhension de l’enjeu où la fougue le dispute au cri.

La Sonate n° 7 est achevée en 1942, année tragique, en plein contexte de guerre : à Leningrad, les morts ne se comptent plus. Pour Gigashvili, dans cette sonate, il y a quelque chose de brisé dans ses os. C’est ce qu’exprime l’Allegro inquieto initial, avec son intimité déchirante, et l’envoûtant mouvement central, qui est, selon lui, un Andante caloroso pathétique, mais aussi hypnotique. Un bref Precipitato, considéré faussement comme un morceau de bravoure, vient parachever un dynamisme que l’on devine halluciné. C’est peut-être bien dans cette Septième que Gigashvilli impressionne le plus, par sa technique solide, mais aussi par la façon de dominer la douleur de la plainte, le lyrisme et la virtuosité.

Ce soliste qui sait mettre les mots sur la musique révèle une âme de poète. Voici ce qu’il écrit sur la Sonate n° 8, achevée en 1944, dont la gestation a été longue : Elle déambule dans la mémoire comme on déambule dans une maison peuplée de fantômes. Et pourtant elle chante doucement. On retrouve dans cette partition plus complexe, moins immédiatement séduisante, des emprunts à Eugène Oneguine et à La Dame de pique. Gigashvili la rend lisible dans l’Andante dolco qui a des accents schubertiens, dans l’Andante sognando, avec son climat de menuet, et dans le Vivace final, qui semble dur et parfois traîner en longueur, mais que le soliste active de façon joyeuse, avec une coda où il laisse son brio se donner libre cours. 

Assurément, Gigashvili atteint le but qu’il s’est assigné pour cet album, celui de permettre à l’auditeur de percevoir le battement d’un cœur qui refuse de se briser. Ce récital de qualité d’un artiste dont la carrière est à suivre est complété par deux duos violon/piano avec sa compatriote Lisa Batiashvili (°1979), qui l’a toujours soutenu, et qui est, précise-t-il, une âme sœur en musique : une transcription, noblement virtuose, par David Grjunes (1903-1994) de la Danse des chevaliers, extraite de Roméo et Juliette, et un hommage à Kancheli, brève page intense du compositeur géorgien Joseph Bardanashvili, qui vit en Israël depuis 1995.

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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