Schütz, anthologie sacrée dans le sanglant décor de la Guerre de Trente ans
Da pacem. Heinrich Schütz (1585-1672) : Domine, ne in furore tuo arguas me SWV 85 [Cantiones Sacrae Op. 4]. Was betrübst du dich SWV 353 [Symphoniae Sacrae II Op. 10]. Verley uns Frieden genädiglich SWV 372 ; Die mit Tränen säen SWV 378 ; So fahr ich hin SWV 379 [Geistliche Chormusik Op. 11]. Siehe, wie fein und lieblich ists SWV 48. Teutoniam dudum belli SWV 338. Herr, nun lässest Du deinen Diener SWV 352a. Erbarm dich mein, o Herre Gott SWV 447. Herr, unser Herrscher SWV 449. Da Pacem, Domine SWV 465. Johann Hermann Schein (1586-1630) : Intrada a 5 ; Canzon a 5. Ricercar Consort. Hanna Bayodi-Hirt, Yetzabel Arias, soprano. Olivier Coiffet, Hugo Hymas, ténor. Matthias Vieweg, basse. Sophie Gent, violon, viole de gambe. Louis Crea’ch, violon. Clémence Schiltz, Matthias Ferré, viole de gambe. Isaline Leloup, violone. Daniel Zapico, théorbe. Paul Goussot, orgue. Philippe Pierlot, viole de gambe, direction. Livret en français, anglais, allemand ; texte des paroles en langue originale et traduction trilingue. Octobre 2023. 57’06’’. Mirare MIR736
Même si la Guerre de Trente Ans féconda la notion d’État souverain, préluda à l'avènement des démocraties modernes, le tribut fut écrasant. Conflits militaires se redoublant d’exactions contre biens et personnes, tant civils que religieux : une cruauté dont horreurs et châtiments se reflétèrent dans Les Grandes Misères gravées par Jacques Callot (1592-1635) peu avant sa disparition. En 1648, après trois décennies de ravages, l’Europe centrale agonisait en théâtre de sanglantes batailles, de massacres, de consécutives famines et épidémies. Le Saint Empire s’était déchiré, certaines régions perdant deux tiers de leur population. L’affrontement entre catholicisme et protestantisme en fut un vecteur. La foi opposa, mais dans l’épreuve collective rassembla aussi autour d’une aspiration au réconfort, à la paix retrouvée. Quête de spiritualité où se manifeste la repentance, s’implore la miséricorde.
Dans la Saxe où il servait comme Kapellmeister de l’électeur Jean-Georges Ier, Heinrich Schütz participa à cet élan de dévotion, à plusieurs titres et dans plusieurs genres, tel que l’illustre cet album où défilent antiennes votives tropées à l’adresse des potentats spirituels et séculiers, psaumes pénitentiels, motets, chorals, Cantique de Siméon (Herr, nun lässest Du deinen Diener). Trois extraits de la Geistliche Chormusik, parue la même année que furent scellés les Traités de Westphalie, et dédiée aux édiles de Leipzig, rappellent la détresse, signent l’affliction, paraphrasent l’intercession du divin : « seigneur Dieu, accorde-nous par ta grâce la paix en notre temps ». Artifice rhétorique et symbolique : à l’issue du psaume Herr, unser Herrscher en plage 13, une pause silencieuse de trente secondes précède une intonation plain-chantesque Da pacem, Domine, que ce disque prend pour emblème.
Sauf à situer la prière dans le cadre de la piété familiale, on peut toutefois s’interroger sur la nécessité d’inclure Siehe, wie fein und lieblich ists, que le Sagittarius écrivit pour le mariage de son frère cadet. Dans son vaste corpus, on trouverait aisément de quoi abonder ce programme par des pièces plus en rapport avec la thématique. Dans le champ individualisé du rite funéraire, on penserait au Musicalische Exequien qui, dans l’album de Vox Luminis (Ricercar, octobre 2010), invitait d’autres occurrences du Canticum Simeonis (SWV 432 & 433).
S’en remettant à des effectifs congrus (cinq chanteurs, une poignée de cordes et le continuo), le Ricercar Consort exalte-t-il tout le faste, le contraste des pages cérémonielles en écho, dérivées de la polychoralité vénitienne ? Pour le Verley uns Frieden genädiglich, on peut préférer l’onction melliflue des gosiers enfantins, épaulée par flûtes à bec, cornets, trombones (Knabenchor de Hanovre, DHM, 1984). Pour autant, la généreuse captation à l’abbaye de La Lucerne contribue à l’apparat festif, qui culmine dans Teutoniam dudum belli.
L’interprétation des psaumes s’inscrit dans une plénitude qui ne manque pas de relief oratoire. À l’honneur dans deux pages instrumentales de Schein (une Intrada et une Canzon), violes et violons instillent leur ors, leurs rehauts, leur glacis dans cette vision plutôt intimiste où triomphent surtout le sens des textes et leur parure madrigalesque. Sous des atours somptueux, une poignante émotion (splendide Erbarm dich mein) confirme qu’aucune aridité ne menace ce polyptyque où alternent sentiment tragique et fervente espérance. Plus attentive à ciseler et nourrir les entrelacs harmoniques qu’à rigidifier la polyphonie, l’équipe vocale autour de Philippe Pierlot vise le suc plutôt que le stuc.
Son : 9 – Livret : 9 – Répertoire : 9 – Interprétation : 9
Christophe Steyne