Sir Thomas Beecham, l”ère monophonique 

par

Sir Thomas Beecham. The Mono Erea On HMV & Columbia Graphophone 1926-1959. Livret en anglais, allemand et français. 1 coffret de 53 CD Warner Classics. 5 021732 629951 

Faisant suite  à un premier coffret consacré aux enregistrements en stéréophonie du légendaire chef d’orchestre  Sir Thomas Beecham, Warner Classics nous propose un second coffret qui met en avant ses enregistrements pour ses filiales d'alors HMV et Columbia Graphophone.

Beecham, le premier technophile

Tout comme son confrère Leopold Stokowski, Thomas Beecham fut un pionnier des enregistrements, percevant le potentiel commercial, au-delà des contraintes techniques de ces premiers moments de la musique enregistrée et faisant le maximum pour surmonter ces handicaps que d’autres chefs jugent rédhibitoires même s’ils étaient convaincus que le disque allait être un vecteur essentiel pour le business. 

La carrière discographique du maestro s’étend de 1910 à 1959…Il a traversé de très nombreuses techniques d'enregistrements et supports discographiques jusqu’à stéréophonie pour laquelle il n’hésita pas à enregistrer des œuvres qu’il venait juste de finaliser en monophonie.  

Tout d’abord, il faut prévenir le lecteur que ce coffret exclut les premiers enregistrements du chef, entre 1910 et 1926, soit la période acoustique, qui ont été considérés par Warner classics, comme de qualité sonore “très précaire” pour être intégré dans ce coffret.  De même, le chef n’en était pas satisfait pour leurs qualités instrumentales. L’aventure commence donc avec les débuts de l'ère électrique avec le London Philharmonic qu’il avait fondé. De plus, le chef d'orchestre a multiplié les collaborations avec des ramifications juridiques complexes ou le propriétaire des bandes n’était pas celui qui les commercialisent. Dès lors, ce coffret ne comprend pas les enregistrements réalisés pour RCA Victor et CBS. Ce coffret présente les enregistrements de manière chronologique et permet de constater les remarquables progrès au fil des années, en particulier entre les années 1920 et 1930.  Encore une fois, il faut saluer le travail magistral réalisé par le studio Art et Son, qui donne une véritable jouvence à ces albums.    

Le chef d’orchestre en démiurge 

Lors de notre critique du précédent coffret Warner, nous avions présenté Thomas Beecham en styliste de la direction, ce premier coffret nous permet de découvrir un véritable démiurge des podiums que ce soit en studio, mais aussi en live, puisque certaines captations sont issues des fonds de la BBC et complètent utilement notre vision de l’art du chef. Que ce soit dans Sibelius (phénoménale Symphonie n°2 et incandescent Retour de Lemminkainen), dans Tchaikovski (magistrale Symphonie n°5 et tétanisante Francesca da Rimini) ou Dvořák (épique Symphonie n°8), la direction de Thomas Beecham galvanise les musiciens. Même dans le répertoire classique, le chef anglais est impérial, il faut saluer des symphonies de Haydn et de Mozart, énergiques et bondissantes  ou une Symphonie n°2 de Beethoven avec un tonus digne d’un Toscanini.  Les petites formes, que ce soit des ouvertures et extraits d’opéra, des suites de ballets ou des poèmes symphoniques, trouvent en Thomas Beecham un orfèvre passionné et flexible à la fois léger et humoristique capable de transcender la très faible suite du Triomphe de Neptune de Lord Berners ou plus français que français dans une  Joyeuse marche de Chabrier nerveuse et bigarrée.   

La variété du répertoire de Beecham et sa flexibilité stylistique sont, pour des mélomanes des années 2020, une source d'admiration et de curiosité. Que ce soit un extrait de Grétry, une ouverture de Berlioz, une suite de Grieg, le chef est toujours à son affaire, tapant stylistiquement toujours juste.  

Bien évidemment, ces interprétations n’auraient pas le même impact dans la virtuosité des orchestres : le London Philharmonic et le Royal Philharmonic, phalanges que Beecham avait créées en recrutant les meilleurs musiciens de la place londonienne. Dans les années 1930, le London Philharmonic pouvait même être considéré comme le meilleur orchestre du monde, devant les phalanges américaines dont Beecham s'était inspiré et les orchestres historiques du Vieux continent.  

Péchés mignons :  Strauss, Sibelius et Delius 

Comme tous ces chefs de son temps, Thomas Beecham était un immense défenseur de la musique de son temps. Sa passion et sa dévotion pour Richard Strauss était intense et il avait même donné au Royaume-Uni, les premières des opéras Salomé, Elektra et du Chevalier à la rose. Les poèmes symphoniques comme la Vie de Héros, qu’il dirigea sans discontinuer entre 1910 et son décès au point de devenir une œuvre signature étaient des piliers de son répertoire.  On retrouve le chef ici dans des lectures impériales de la Vie de Héros et de Don Quichotte, mais on, admire le soin porté à des partitions moins fréquentées comme la scène d’Amour de Feuersnot ou le second des interludes d’Intermezzo

Autre passion du chef : Sibelius dont le maestro fut l’un des plus fidèles soutiens de la première heure. Il faut l’admirer l’incandescence que le chef insuffle à la Symphonie n°2 ou la minéralité de la Symphonie n°4 ou le sens de narration qu’il donne aux poèmes symphoniques. La beauté du matériau instrumental permet au chef de faire ressortir l’incroyable qualité de l’écriture orchestrale du compositeur finalandais.

Mais Beecham avait une passion pour la musique de son compatriote Delius, qu’il défendit comme personne d’autre, enregistrant jusqu’à 3 fois certaines de ses partitions tout au long de sa carrière. Le coffret propose pas moins de 35 œuvres de son compatriote avec des gravures historiques de l'opéra A village  Romeo and Juliet en 1948. La variété de l’oeuvre de Delius, sa finesse d’orchestration et sa beauté naturelle trouvent en Beecham un interprète de choix 

Passionnément lyrique 

Thomas Beecham fut un chef lyrique de très haut vol. Comme tous les chefs de son temps, Beecham avait commencé dans la fosse. Il avait effectué ses débuts professionnels, en 1902, au   Shakespeare Theatre de Clapham, à la tête de la troupe de l’Imperial Grand Opera Company. Il fut ensuite engagé comme assistant pour une tournée avec Carmen et Pagliacci.  Il avait ensuite fondé la Beecham Opera Company, qui a ensuite mené à la formation de la British National Opera Company.  Le chef d’orchestre avait près de 70 opéras à son répertoire et sa compétence l’a conduit jusque dans la fosse du Metropolitan Opera de New York. Ce coffret nous présente quelques intégrales d’opéras et des extraits qui nous font regretter de ne pas avoir de version complète de ces partitions lyriques. On commence avec un Tristan et Isolde de légende avec un cast de folie avec Kirsten Flagstad en Isolde et Lauritz Melchior en Tristan. Enregistrée en 1937, cette gravure reste l’un des piliers de la discographie. Pour illustrer la flexibilité stylistique du chef, on peut écouter ensuite son intégrale de La Bohème avec Victoria de los Angeles, Jussi Björliong et Robert Merrill. Beecham considérait La Bohème comme l’un de ses trois opéras préférés et il avait pu rencontrer et discuter avec Puccini en personnes des options interprétatives. Dès lors, on ne peut qu’admirer la vie théâtrale qu’il insuffle à la partition, comme une fraîcheur des origines.  Intéressante également cette Flûte enchantée, enregistrée à Berlin, en 1937 et 1938  avec un casting appréciable : Helge Rosvaenge, Tiana Lemnitz, Gerhard Hüsch, Erna Berger. On ne peut tout de même s'empêcher de penser  à la tragédie qui se joue alors dans l’Allemagne nazie. On peut passer par sur un Faust de Gounod, en anglais, pour se concentrer sur 3 extraits du Crépuscule des dieux, avec Ludwig Weber en Hagen,  portés par une incandescence dramatique totale ou 3 extraits de Macbeth de Verdi, leçon d’accompagnement au service des voix. 

Sans doute plus que le premier coffret, cette nouvelle brique est à marquer comme une pierre angulaire de l’histoire du disque. 

Note globale : 10     

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