Somptueux et érudit hommage au cornetto muto par Lambert Colson
Still und lieblich. Œuvres de Giovanni Gabrieli (1557-1612), Moritz von Hessen (1572-1632), Roland de Lassus (c1530-1594), Heinrich Schütz (1585-1672), Georg Otto (c1550-1618), Thomas Selle (1599-1663), Augustinus Kertzinger (-1678), Giovanni Felice Sances (c1600-1679), Michael Praetorius (1571-1621). InALTO, Lambert Colson. Janvier 2024. Livret en anglais, français, allemand. 58’29’’. Ricercar RIC464
Une paire attribuée aux ateliers de la famille Bassano, une autre à Girolamo Salbrun : les quatre rescapés de la Cour de Cassel, aujourd’hui thésaurisés au Grassi Museum für Musikinstrumente de Leipzig, comptent parmi la cinquantaine de cornets muets préservés dans le monde. Une faible survivance si on considère que cette cour d’Allemagne centrale, au sortir de la Renaissance, en posséda une trentaine ! Pour redonner la parole à cette facture à laquelle il a consacré une thèse, Lambert Colson explore la quasi-totalité du répertoire qui à l’époque lui fut associé par la bibliothèque de Cassel. Malgré les conjectures organologiques et les incertitudes quant à l’emploi du cornetto muto, ce disque ambitionne de « réévaluer leur présence dans le paysage musical » et de redécouvrir ses usages, « que ce soit comme instrument aigu dans une texture polyphonique dense, ou comme couleur de consort alternative à celle de la flûte traversière ».
Le périple s’enracine à Venise, ainsi la fable maritime Udite, chiari et generosi figli de Giovanni Gabrieli, probablement rapportée par Heinrich Schütz à son mécène Maurice de Hesse-Cassel (1572-1632). Du Sagittarius, nous entendons le motet Siehe wie fein und lieblich ist’s : même si le manuscrit a disparu, la copie de Philipp Spitta (1841-1894) permet d’établir le recours au cornet muet. Pour aborder le Magnificat du maitre de chapelle Georg Otto, dont la partition affectée à Georg Graumann semble incompatible avec la tessiture de son propre cornet conservé à Leipzig, Lambert Colson a suivi l’évident conseil de l’encyclopédique Michael Praetorius : octavier les parties graves. Un pragmatique précepte également utilisé pour d’autres œuvres du programme, ainsi la Pavana du landgrave Moritz von Hessen lui-même, –une des nombreuses danses qu’il dédia à son entourage.
Le parcours fait un détour par un autre cercle humaniste, celui de l’Accademia Filarmonia de Vérone auquel appartint, pendant un demi-siècle (1564-1614), Bartolomeo Carteri illustré sur la couverture de l’album. Toujours active de nos jours, cette académie conserve sept cornets muets, et des pages de Lassus, ici représenté par Quid Facies Veneris, la Lectio Sexta et In convertendo. Deux brèves pièces de Thomas Selle, issues d’un recueil édité à Hambourg en 1634, immiscent l’orée du Baroque, honorent le timbre « doux et tendre » (still und lieblich) vanté par Praetorius, et justifient le titre du CD.
L’aval de cette anthologie nous transporte au milieu du XVIIe siècle, sous le règne de Guillaume VI (1629-1663, petit-fils de Moritz) et non de Guillaume IV comme indiqué par erreur dans la notice. Michael Hartmann gouverna la chapelle et en renouvela le répertoire. Après la cité sérénissime, une autre influence s’exprima, celle de l’empire des Habsbourg, dans le Nel regno d’Amore de Giovanni Felice Sances, installé à Vienne en 1636. Pieux dialogue entre pécheurs et la Vierge Marie archivé à la bibliothèque de Kroměříž, Inter Mariam et peccatorem nous amène jusque la cour de Prague où son auteur présumé officiait comme maître de chapelle.
La captation au Begijnhofkerk de Sint-Truiden flatte la somptuosité de ces pages, au risque d’une perspective frontale qui aurait mérité un déploiement en profondeur afin de mieux hiérarchiser les plans et discerner les contributions lyriques et instrumentales. Les chanteurs peinent ainsi à émerger de la capiteuse introduction du Siehe wie fein. Rien de rédhibitoire cependant et l’équilibre semble meilleur pour les duos tels O, Unglük ou O liebes Hertze. Depuis le délicieux consort de la brève Paduana jusqu’au Dialogus d’Augustinus Kertzinger, progressivement guilloché et superbement ouvragé par les archets, et hormis quelques vocalisations un peu forcées, l’interprétation comble la plupart du temps. Et culmine sur un Erhalt uns Herr à trois chœurs dont le sculptural apparat s’engorge avec une rare magnificence.
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 9,5 – Répertoire : 8,5 – Interprétation : 9,5