Soupirs et conspirations sous Louis XIII

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Une distribution dominée par Véronique Gens

Cinq-Mars de Charles Gounod
Après Le Mage de Massenet, et Les Barbares de Saint-Saëns, voici que le Palazzetto Bru Zane (PBZ) - Centre de musique romantique française ressuscite, toujours en version concertante, une oeuvre méconnue d’un troisième maître de l'opéra français, Charles Gounod. Créé à la salle Favart en 1877 en tant qu'opéra-comique, modifié en opéra pour la reprise la même année (les dialogues se muent en récitatifs), Cinq-Mars connut un beau succès : 60 représentations parisiennes, puis tournées en province et jusqu'à l'étranger (Scala de Milan). Depuis, silence total. Le très nombreux public de l'Opéra Royal du Château de Versailles a donc pu assister à une véritable recréation de cette fort jolie partition. Tiré du roman d'Alfred de Vigny, le livret de Poirson et Gallet ne démérite pas et dépeint la conspiration ourdie par les nobles contre le despotisme du Cardinal de Richelieu. Il est à noter que le terrible Premier Ministre n'apparaît pas en personne mais est représenté par son éminence grise, le Père Joseph. Favori de Louis XIII, le fringant marquis de Cinq-Mars participera à la révolte, malgré les doutes de son ami de Thou, mais surtout par dépit amoureux, le Cardinal refusant son union avec la belle Marie de Gonzague pour des raisons politiques. Cinq-Mars et de Thou seront démasqués et conduits au gibet. Il faut s'interroger sur les raisons de l'oubli de cette oeuvre, si agréable à l'écoute. Il semblerait que son origine en tant qu'opéra-comique en soit la cause, Gounod ne réussissant qu'imparfaitement l'amalgame des deux genres. L'auteur n'y a pas retrouvé l'exceptionnel équilibre de ses trois chefs-d'oeuvres précédents : mythe et lyrisme (Faust), amour et fantastique (Mireille), fusion entre le grand opéra et le théâtre lyrique (Roméo et Juliette). Ce côté hybride a certainement nui à son succès : l'on passe sans cesse du tragique au léger. Si l'invention mélodique est soutenue, elle est aussi moins immédiatement charmeuse. Hormis le frémissant nocturne de Marie "Nuit resplendissante" chanté par les plus grandes sopranos, Cinq-Mars manque singulièrement de grands airs frappants. Celui du héros au dernier acte, attendu, ne peut se comparer à ceux que Gounod confia à ses ténors précédents. Au troisième acte, on peut signaler un bel air de de Thou, et une scène très noire pour le Père Joseph. Par contre, on trouvera plusieurs ensembles de première grandeur, comme celui qui réagit à l'annonce du mariage de Marie avec le roi de Pologne, le trio qui clôt le premier tableau de l'acte II ou le finale du troisième acte, entonné par un Louis XIII en pleine forme (A ses voeux soyez enfin rendue) : trois beaux exemples de l'inspiration de Gounod. Mais la perle musicale de la partition réside peut-être dans ce ballet que forme le deuxième tableau de l'acte II. Certes, il est disproportionné par rapport à l'entièreté de l'opéra et ne sert que de pur divertissement aux protagonistes. Y interviennent, outre les choeurs, deux solistes, les célèbres courtisanes Marion Delorme et Ninon de L'Enclos. Gounod est ici au sommet de son inspiration lyrique : grand air de Marion, diverses entrées orchestrales puis ravissant sonnet du Berger chanté par Ninon. Nous sommes très près de la grâce et du charme de Mireille. Toute cette musique, inégale, on l'a vu, mais souvent remarquable, a été magnifiée par une interprétation superlative et une distribution minutieusement choisie. Celle-ci était dominée par une Véronique Gens souveraine, douce mais non éthérée, et dramatique quand il le fallait : évolue-t-elle vers la Falcon ? Charles Castronovo, qui nous avait émus dans son Vincent de Mireille à l’Opéra de Paris pour l'inauguration de l'ère Joël, retrouve ses meilleurs accents lyriques. Andrew Foster-Williams, autre spécialiste de ce répertoire, n'avait aucun mal à incarner le très méchant Père Joseph grâce à un fort tempérament théâtral et une articulation quasi-idéale. Qualité que l'on pouvait aussi accoler au de Thou de Tassis Christoyannis dont il faut en plus louer l'exceptionnel legato déjà remarqué dans son récent récital de mélodies de Félicien David (PBZ). Les petits rôles aussi (hormis certains choristes appelés à la rescousse) se sont distingués, comme le sonore vicomte de Fontrailles d'André Heyboer, le vigoureux Louis XIII de Jacques-Greg Belobo et surtout les deux accortes Marion (Norma Nahoun) et Ninon (Marie Lenormand). Toutes et tous ont été grandement applaudis, ainsi que Ulf Schirmer, maître d'oeuvre musical. Tant le Münchner Rundfunkorchester que le choeur de la radio bavaroise semblaient prendre plaisir à interpréter cette musique sans doute fort neuve pour eux : leurs sourires en disaient long, tout comme celui du chef pour qui l'esprit de la musique française n'a aucun secret. Cette production a été déjà présentée à Munich et à Vienne et y a été enregistrée. On se réjouit de réentendre une partition si peu connue et qui valait la peine d'être soumise à un public nouveau. Merci au Palazzetto qui nous doit maintenant le tout dernier opéra de Gounod, Le Tribut de Zamora.
Bruno Peeters
Opéra Royal Château de Versailles, le 29 janvier 2015

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