Superbe résurrection du Judgment of Paris de John Weldon

John Weldon (1676-1736) : The Judgment of Paris. Anna Dennis, Anna Cavaliero, soprano. Helen Charlston, Kitty Whately, mezzo-soprano. Thomas Walker, ténor. Jonathan Brown, Aksel Rykkvin, baryton. Julian Perkins, clavecin, direction. Chœur et orchestre de l’Academy of Ancient Music. Octobre-novembre 2023. Livret en anglais. 75’25’’. AAM046
Nous voici dans la capitale anglaise en la première année du XVIIIe siècle. Un concours pour départager un concours ! C’est assez amusant que, pour une compétition opposant plusieurs compositeurs, le sujet fût cet épisode mythologique où Pâris doit choisir entre trois déesses, offrant une pomme à la plus belle. Un thème qui inspirera bien sûr le premier acte de La Belle Hélène de Jacques Offenbach, et notamment le célébrissime air « Au Mont Ida ». Mais aussi une Pastorale héroïque représentée à l’Académie royale de musique, le 14 juin 1718, et nombre d’autres ouvrages scéniques depuis trois siècles.
Pour le concours londonien, les paroles émanaient de la plume de William Congreve (1670-1729) qui durant la décennie avait aligné cinq comédies des plus populaires, toutefois bientôt contestées par les moralisateurs. Ce même livret sera utilisé par Thomas Arne pour un mask joué en complément de programme à une exécution de l’Alexander’s Feast de G.F. Haendel, en 1742.
On jugerait du mérite des créations par des concerts entre le 21 mars et le 7 mai 1701, au Dorset Garden Theatre, évaluées par un jury d’aristocrates. Quatre candidats furent sélectionnés pour la confrontation : Gottfried Finger (violiste venu de Moravie qui après sa défaite rejoindra l’Allemagne), Daniel Purcell, John Eccles donné comme favori, et… John Weldon, le plus jeune, qui remporta le prix ! À vingt-cinq ans, presque inconnu au-delà des orgues qu’il tenait au New College d’Oxford, mais non sans repères puisqu’il avait étudié auprès d’Henry Purcell, –le prestigieux frère de son rival en cet exercice.
Le vainqueur ne manquait pas d’intuition dramatique, ajoutant quelques épisodes choraux au texte de Congreve, ni de pragmatisme, privilégiant les petits ensemble plus faciles à régler lors des répétitions. Les concerts regroupèrent une trentaine de choristes et une soixantaine d’instrumentistes : des forces plutôt vastes et qui excèdent celles, moitié moindres, en jeu dans cet enregistrement. Lequel s’avère plutôt conforme aux représentations en effectif restreint qu’on suppose avoir suivi l’affrontement initial.
Point de danse, aucune débauche théâtrale, mais un plaisant style italianiste, facile d’accès, un cocktail de mélodies séduisantes, de rythmes entrainants (Apart let me view, un régal) : la victoire s’explique. Malgré ce succès, le manuscrit ne fut pourtant pas édité, mais redécouvert au milieu du siècle dernier, de l’autre côté de l’Atlantique, dans une bibliothèque de la ville de Washington. En page 32 du livret, l’éminente Dame Emma Kirkby nous rappelle que les trois contributions concurrentes (celle de Finger est réputée perdue) firent l’objet d’un revival en 1989 dans le cadre des BBC Proms. Le public y fut invité à voter à main levée, donnant Eccles et Weldon au coude à coude. Le trompettiste David Blackladder y comptait dans les pupitres, avant d’être associé à l’Academy of Ancient Music pendant plusieurs décennies : on le retrouve ici dans ces sessions de 2023 !
Le Judgment of Paris de Weldon reçoit ici son premier enregistrement, et pourra se comparer à la version d’Eccles gravée chez Chandos en juillet 2008, par Christian Curnyn et sa troupe de l’Early Opera Company. Un diapason à 392, recommandé par Emma Kirkby, ôte peut-être un peu d’éclat, mais permet si ce n’est une gravité, du moins un lustre dont cette partition regorge. Et dont Julian Perkins est l’aiguillon. Orchestre rutilant, continuo ciselé et inventif, chœurs impeccables et suggestifs : quelle fête !
Les solistes ne sont pas en reste. On sera impressionné par la Junon d’Helen Charlston qui, de récitatifs en airs, enflamme tout ce qu’elle chante. On succombera au trio des dames Hither turn three. Le personnage de Vénus enchaîne les touchantes apparitions qui lui vaudront finalement l’honneur décerné par Pâris : en entendant Anna Dennis, on comprend ce suffrage. Quand nous aurons mentionné une superbe prise de son et une abondante notice, exemplairement documentée, somptueusement présentée, la conclusion s’impose : pour tout amateur du Baroque anglais, voilà une pépite à découvrir et savourer séance tenante !
Christophe Steyne
Son : 9 – Livret : 10 – Répertoire : 9 – Interprétation : 10