Mots-clé : Julie Robard-Gendre

« Nuits sans aube » de Matthias Pintscher à l’Opéra Comique : sombre poésie

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L’Opéra Comique vient de présenter Nuits sans aube de Matthias Pintscher en création française. Inspiré d’un conte de Wilhelm Hauff, l’ancien directeur musical de l’Ensemble Intercontemporain livre une œuvre marquée par un fond sonore continu, qui installe une atmosphère sombre tout en donnant naissance à un univers scénique d’une grande richesse visuelle.

Un conte romantique

Le conte romantique de Wilhelm Hauff se déroule dans une forêt. Une vieille femme y évoque un rituel ancien : les habitants d’un village offrent des présents aux dieux, et la déesse Anubis exige qu’un don lui soit fait la nuit suivante. Peter, né un dimanche et portant le signe de Caïn — symboles de pureté —, est choisi comme offrande, mais cette désignation le plonge dans un profond traumatisme. Sa mère promet alors à Azaël de lui offrir le cœur de son fils après sa « grande transformation », dont le jeune homme a si peur.

Clara, effrayée par les cauchemars et les pensées sombres de son ami — il souhaite s’arracher le cœur —, finit par le quitter. Lorsque vient la nuit, Peter invoque la déesse Anubis, qui annonce que le cœur du jeune homme sera remplacé par une pierre. Le rituel accompli, Peter se retrouve privé de sentiments. Sa mère refuse finalement de livrer le cœur de son fils à Azaël, et l’opéra s’achève sur ses remords.

Une forêt entre rêve et cauchemar

Sur la scène de l’Opéra Comique se succèdent douze tableaux qui demeurent constamment dans l’imaginaire du conte. Les costumes de Molly Irelan mêlent références réelles et fantastiques, époques anciennes et modernes, suggérant une forme d’intemporalité. Les vidéos de forêt conçues par Hana Kim possèdent une grande poésie : l’espace qui leur est réservé — une bande horizontale dont la hauteur dépasse à peine la taille humaine — renforce l’impression d’un arrière-plan omniprésent. Autour de cette projection, la scénographie d’Adam Rigg privilégie des effets spectaculaires à des moments clés : les loups suspendus apparaît juste avant la fin de la première partie, et ils le restent pendant une grande partie de l’œuvre ; ou encore l’apparition d’Anubis, qui balaie la forêt d’un rouge sanglant. Dans ces instants, les lumières de Yi Zhao se révèlent d’une redoutable efficacité. La mise en scène de James Darrah n’hésite pas non plus à accentuer la violence du récit, notamment lors de l’arrachement du cœur d’un loup puis de celui de Peter par sa mère. Les robes des personnages féminins prolongent quant à elles l’imaginaire du conte. Sous la dramaturgie d’Olaf A. Schmitt, l’ensemble compose un univers à la fois onirique et inquiétant, où l’angoisse du fils se transforme peu à peu en culpabilité maternelle.

Falstaff de Verdi à Luxembourg

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Falstaff, l’énorme Falstaff, le perpétuel affamé et assoiffé, toujours en quête de la « bonne idée » qui lui permettra de remettre à flot des finances toujours en péril. Sa dernière trouvaille justement : séduire à la fois les belles et riches Alice Ford et Meg Page. Aussi vite pensé, aussi vite ourdi. Mais le réel… et surtout Shakespeare, qui est le « papa » lointain du bougre, et Arrigo Boito, qui est l’auteur du livret, vont évidemment lui compliquer la tâche. Le dupeur sera finalement dupé mais gardera sa bonne humeur. La vie continue et, comme il le proclame, « le monde entier n’est qu’une farce. L’homme est né bouffon » !

Falstaff est le dernier opéra de Verdi. On connaît l’imposant catalogue de ses terribles et merveilleuses tragédies. Mais voilà qu’en 1893, le vieux monsieur (il a alors 80 ans), au sommet de sa gloire et qui a déjà tout prouvé, se lance un défi : faire rire ! Pari gagnant. Particulièrement grâce à une extraordinaire partition : elle est non seulement comme un récapitulatif transcendé de tout ce qu’il a écrit jusqu’alors, mais il en joue dans de savoureuses auto-citations, des auto-parodies, des détournements. Il va même jusqu’à terminer son opéra par une grande fugue dont la solennité d’écriture est en plus que savoureux contraste avec le message final : « Rira bien qui rira le dernier. Tous sont dupes ». Voilà qui est immensément créatif ! 

Ce Falstaff-là, que Shakespeare et le livret de Boito font vivre au début du XVe siècle, les metteurs en scène l’ont déjà installé dans toutes sortes d’autres époques et milieux. Jusqu’à être, comme je l’ai vu, devenu punk chef de bande punk ! Il est vrai que pareil personnage n’est pas typique d’une époque, il est un tempérament, un énoooorme tempérament.

À Lausanne, une Hélène désopilante, 

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Après avoir ouvert la saison 2019-2020 avec de remarquables Contes d’Hoffmann, l’Opéra de Lausanne affiche, pour les fêtes de fin d’année, La Belle Hélène, afin de commémorer le bicentenaire de la naissance de Jacques Offenbach. Son directeur, Eric Vigié, en commande une nouvelle mise en scène à Michel Fau qui s’entoure d’Emmanuel Charles pour les décors, de Daniel Belugou pour les costumes et de Joël Farbing pour les éclairages. 

Dès le lever de rideau, que de cocasserie avec le temple de Jupin/Jupiter s’encastrant dans les grands boulevards avec leurs immeubles en perspective sur lesquels s’aglutineront les Spartiates en goguette côtoyant une Vénus exhibant ses seins sous ses longs cheveux, un Adonis à peine vêtu d’un pagne, une Léda étreignant son cygne. Hélène fait montre de ses jolis pieds sous une ample crinoline rouge qu’elle troquera contre un truc en plumes à la Zizi Jeanmaire puis un fourreau Chanel noir et blanc sous tiare à aigrettes. Le beau Pâris à crinière blonde arbore la tunique blanche ou bleu ciel, la robe rose d’oracle de Vénus et même les jambières chèvre-pied du satyre se faufilant dans le rêve de la reine en achevant son parcours sous les fanfreluches d’une girl de french cancan, tandis que le décor se métamorphose en rivage de Nauplie avec apparition de la nef en partance pour Cythère. Sous le regard désemparé de Calchas, bardé de rouge sous un impressionnant casque à plumes, le récit mythologique en prend un coup avec la colombe de Vénus se cassant la tête devant les cocottes Parthenis et Loena émoustillant le jeune Oreste devenu preux chevalier, alors que Ménélas, ajustant sa couronne de laurier, enfourche le cheval de Troie pour gagner la Crète.