Thomas Beecham, en stéréo
Sir Thomas Beecham. Complete stereo recordings on Warner Classics. Royal Philharmonic Orchestra, Orchestre national de la Radiodiffusion française, direction : Sir Thomas Beecham. 1955-1959. Livret en anglais, allemand et français. 35 CD Warner 5 021732 408914
EMI, réédite le legs discographique du chef d’orchestre Sir Thomas Beecham. Cet hommage se déroule en deux temps avec un premier coffret consacré aux enregistrements en stéréo du chef avant d’un autre coffret, annoncé pour octobre, qui reprendra ses enregistrements en mono.
Issu d’une riche famille d’industriels de la pharmacie du nord de l'Angleterre, il se consacra à sa passion de la musique. Après des études à Oxford, il suit des cours de composition avec Charles Wood à Londres et Moritz Moszkowski à Paris ; mais en matière de direction, il est un pur autodidacte.
Thomas Beecham, c’est un art de la direction caractérisé par la poésie et une capacité à conter des histoires, traversées par le feu et portées par une brillante virtuosité. Thomas Beecham, c’est aussi un entrepreneur de la musique et un bâtisseur d’orchestres : le New Symphony Orchestra of London, le Beecham Symphony Orchestra, Beecham Opera Company, mais surtout le London Philharmonic Orchestre (1932), puis le Royal Philharmonic (1946). Ces deux dernières institutions sont encore en activité et se distinguent comme prestigieuses. La musique était une passion dévorante y consacrant une grande part de sa fortune aux limites de l’engloutir complètement comme avec la faillite de la Beecham Opera Company en 1920.
Thomas Beecham fut un fervent défenseur de la musique de son temps que ce soit symphonique (il se démena comme personne pour faire connaître la musique de son compatriote Delius, il fut l'un des pionniers de la diffusion de l’oeuvre de Sibelius) ou lyrique avec les premières anglaises de Salome et Elektra de Richard Strauss.
Enfin, Thomas Beecham (anobli en 1916), c’était un personnage, doté d’un humour légendaire et d’un sens virtuose de la formule qui claque. Ainsi, une grande fête fût organisée pour célébrer ses quatre-vingts ans et le chef reçut de nombreux messages de félicitations des compositeurs qu'il avait inlassablement programmés. Il demanda ainsi à l'un de ses proches «et de Mozart, vous n'avez rien reçu ?». Autre bon mot resté célèbre ; “Il y a deux règles d'or pour un orchestre : commencé ensemble et finir ensemble ; le public se fiche de ce qui se passe entre les deux”.

- Un styliste hors pair
Ce qui frappe avec Beecham c’est le grand style de sa direction. Certes, il y a des chefs plus pugnaces, plus démonstrativement virtuoses, mais le maestro anglais sait trouver un parfait équilibre. On peut placer ainsi aux sommets sa gravure de la Shéhérazade de Rimsky-Korsakov, portée par une motricité innée et un sens mélodique particulièrement efficace. La musique semble ainsi s’épanouir par un flux naturel, des rythmes de la mer berçant le vaisseau de Sinbad à la joie communicative de la Fête à Bagdad. On retrouve cette quadrature du cercle dans les lectures des Symphonies n°3, n°5 et n°6 de Schubert, le trait n’est jamais épais et les mélodies semblent rebondir entre elles avec finesse et respiration. Ces lectures n’ont pas pris une ride.
Les Symphonies de Haydn, n°99 à n°104 n'ont jamais quitté le cercle des références dans ces œuvres. Avec les évolutions de l'interprétation, c'est presque un miracle de style ! Le chef joue de l’orchestre avec humour, cernant la quintessence de l'esprit de ces partitions touche d'humour du chef et sa capacité à influer le discours, ne donnant jamais une impression de massivité ou de lourdeur. Ce peintre de la musique est particulièrement à son affaire avec les fresques musicales de son Delius, dont il rend la dimensions colorée et suggestive. On apprécie également particulièrement ses gravures des oeuvres de Sibelius (superbe Symphonie n°7)
Mais Beecham sait aussi se montrer pugnace comme en témoigne la Vie de Héros de Richard Strauss ou cette Faust symphonie de Franz Liszt, particulièrement engagée.
Les lectures des symphonies de Beethoven (n°2 et n°7) et de Brahms (Symphonie n°2) gardent une puissance virtuose et une vivacité conquérante qui galvanise.
Mais l’un des grands charmes musical de l’art de Beecham est son amour des petites pièces regroupées dans les albums “Lollipops” et “More Beecham Lollipops, florilèges d’ouvertes, interludes, marches que Beecham cisèle avec passion, sens des couleurs et passion de la narration. Sous la baguette tout s'anime en saynètes poétiques.

- La musique française
La musique française était l'une des grandes passions du chef d'orchestre. Son implication dans la diffusion de la musique hexagonale fut tel qu'il reçut, en 1936, la Légion d'honneur des mains du président de la République française Albert Lebrun. Comme tout bon anglais, Thomas Beecham était un francophile ayant même une villa dans le sud de la France.
Le maestro trouva en l’Orchestre national de la Radiodiffusion française un partenaire de choix. il «aimait l'attaque nette des cors à perce étroite» et la «sonorité éminemment française, qui s'alliait de plus au timbre tout aussi fin du basson…” Pourtant en termes de fini instrumental, on est très loin des standards du Royal Philharmonic Orchestra.
Il n'empêche, ce tandem parisien va faire des étincelles avec une intégrale légendaire de Carmen avec Victoria de Los Angeles, Nicolaï Gedda, Janine Micheau et Ernest Blanc, un parangon de style. Autre grande réussite, la légendaire gravure de la Symphonie fantastique (1959). Sir Thomas Beecham était un inconditionnel de Berlioz. Dès l'âge de 30 ans, il avait à son répertoire le Te Deum, puis le Requiem, Roméo et Juliette, La Damnation de Faust et l'Enfance du Christ…. On reste sur les mêmes cimes avec les lectures des symphonies de Bizet et Lalo, menées avec une rare justesse des tempi et un évident sens des couleurs, on appréciera l'intérêt que le chef portait à la, fort méconnue, Symphonie d'Édouard Lalo ! Quant à la Symphonie en ré mineur de Franck, que Beecham dirigea sans interruption de 1912 à 1959, elle emporte l'adhésion avec son respect du fond et de la forme.
Comme on l’a déjà annoncé, le chef d’orchestre était à son affaire dans les petites pièces. Il n’est pas surprenant qu’il réussit parfaitement le Prélude à l’après midi d’un Faune de Debussy, le Rouet d’Omphale de Saint-Saëns ou la suite du Roi s'amuse de Léo Delibes.
- Musique chorale
En bon chef anglais, Thomas Beecham était à son affaire avec les oratorios et autres fresques chorales. A l’exception d’une très belle Messe en ut de Beethoven et d’un album qui met en liens Brahms (Chant du destin) et Liszt (Psaume XIII) on ne s'attardera pas sur des Saisons de Haydn (en anglais) ou un Solomon de Haendel dans une orchestration de Beecham lui-même. On se passe aussi d’une intégrale un peu mollassonne de l’Enlèvement au sérail de Mozart, qui manque un peu de pugnacité dramaturgique.
Dès lors, un coffret qui nous rappelle le talent de ce chef d’orchestre visionnaire et engagé.
Note globale : 9
Crédits photographiques : Warner Classics