Trios et Ouvertures de Telemann, deux nouvelles parutions
Georg Philipp Telemann (1681-1767) : Six Trios à violon et basse chiffrée TWV 42 : en si bémol majeur B1 avec hautbois, en la mineur a1 avec flûte à bec, en sol majeur G1 avec flûte traversière, en ré majeur D1 avec violon, en sol mineur g1 avec basse de viole, en fa majeur F1 avec basson (Francfort, 1718). Essercizii Musici (Hambourg, c1739) : Trio pour viole de gambe, clavecin obligé et basse continue en sol majeur TWV 42:G6 ; Trio pour flûte à bec, clavecin obligé et basse continue en si bémol majeur TWV 42:B4. Les Timbres. Harmonia Lenis. Yoko Kawakubo, Yuki Koike, violon. Stefanie Troffaes, traverso. Antoine Torunczyk, hautbois. Myriam Rignol, viole de gambe. Julien Wolfs, Akemi Murakami, clavecin, orgue. Kenichi Mizuuchi, flûte à bec. Yukiko Murakami, basson. Elena Andreyev, violoncelle. 2022. Livret en français, anglais, japonais. 78’26’’. Flora5925
Georg Philipp Telemann (1681-1767) : six Ouvertures TWV 55 : en fa majeur F1, en la majeur A1, en si bémol majeur Es1, en la mineur a1, en ré majeur D2, en sol mineur g1. Carin van Heerden, L’Orfeo Barockorchester. Carin van Heerden, Philipp Wagner, hautbois, flûte à bec. Makiko Kurabayashi, basson. Mate Borzsonyi, Jens Pribbernow, cor. Michi Gaigg, Julia Huber-Warzecha, Sabine Reiter, Martin Kalista, Nina Pohn, violon. Lucas Schurig-Breuss, Daniela Henzinger, alto. Anja Enderler, violoncelle. Maria Vahervuo, contrebasse. Alexander Gergelyfi, clavecin. 2021. Livret en anglais, allemand. 81’18’’. CPO 555 519-2
En 2009, l’ensemble Les Timbres sortait primé au prestigieux concours de Bruges, Harmonia Lenis se constituait à Cologne. L’année suivante, les deux équipes amorçaient une collaboration franco-japonaise. Dans un élégant digipack, le consortium nous propose ici les six Trios de 1718 dédiés à Frédéric II de Saxe. Leur rang de classement au sein du catalogue TWV rappelle qu’en ce genre ils furent les premiers imprimés. Autour du violon alterne un autre instrument soliste, l’habile Telemann renouvelant la combinaison pour chaque Trio. L’archet de Yoko Kawakubo échoit du rôle principal en cinq d’eux, celui de Yuki Koike se distingue dans celui avec basson.
En complément ont été choisis deux Trios tirés des Essercizii Musici, se singularisant par le recours à un « obligato cembalo » que se sont partagés les deux clavecinistes, l’autre assurant alors le continuo (à l’orgue par Julien Wolfs pour le Dolce du si bémol majeur). La répartie est respectivement assurée par la viole de Myriam Rignol, et la flûte à bec de Kenichi Mizuuchi qui dans ce TWV 42:B4 et le TWV 42:a1 aborde deux opus inclus dans le superbe CD de Sébastien Marcq qu’accompagnait Le Concert Français (Astrée, octobre 1994). Le dialogue s’entend ici plus sombre, charpenté, réchappé du badin, mais aussi moins volubile et fantasque, comme modéré par un esprit de profondeur.
À l’instar de toutes les interprétations offertes par ce généreux album, la concertation veille à s’ancrer dans le noyau et non à faire reluire la pelure. On mesurera cette science du discours dans le dialogue avec la basse de viole, intrinsèquement ardu à ne pas surexposer, et qui dans l’Adagio se blottit ici comme un cœur blessé d’une langueur monotone, écrirait-on en paraphrasant Verlaine. C’est assez dire le serein esprit chambriste, parfois euphémistique, qui s’exhale subtilement de cette anthologie, à laquelle les micros d’Aline Blondiau apportent en contrepartie, en contrepoids, une incarnation gorgée de sève. Si on cherchait analogie dans un tableau, ce serait peut-être ce panier de pêches de Chardin dont la rotonde matité des fruits, la placide géométrie de ce plateau, sont promesses de chair pulpeuse.

Dans la quarantaine de CDs gravés par L’Orfeo Barockorchester, Telemann occupe une place de choix : plusieurs volumes de concertos pour violon avec Elizabeth Wallfisch, l’opéra Orpheus, le Singspiel orientaliste Miriways, des arias avec Dorothee Mields, des Ouvertures pour vents ou orchestre… Le présent programme regroupe six Ouvertures publiées en 1736 dont un seul exemplaire a survécu, retrouvé en 1999 à la Bibliothèque d'État de Russie. Ce qui explique certainement pourquoi l’intégralité du recueil fut pour la première fois enregistrée à Moscou, par l’ensemble Pratum Integrum, en septembre 2008 (deux SACD sous étiquette Caro Mitis).
Au-delà d’introductions dérivées du modèle lullyste (particulièrement sensible dans la majesté qui ouvre le lot en la mineur), et en sus des typiques mouvements de danse comme sarabande, passacaille, forlane, menuet, gaillarde, gigue, gavotte, rigaudon, Telemann baptisa comme à son habitude certaines pièces de titres aussi évocateurs que mystérieux. La présence d’une paire de cors dans la série en mi bémol majeur y explique peut-être quelques allusions au spectacle de plein air, tendance athlétique : griserie cinétique des Coureurs, assaut des Gladiateurs, le tout conclu par le véhément chahut des Querelleurs. C’est une verve tout aussi caqueteuse qui émoustille une Réjouissance en la majeur où batifolent les flûtes à bec, précédant un abrupt Passepied.
Une autre caractéristique du Maître hambourgeois, auteur d’une Ouverture « Les nations anciennes et modernes », est d’emprunter aux folklores européens, de les styliser dans un creuset fantasmé. Ce qu’on vérifiera dans la brève mais intense galerie en sol mineur, qui aligne une preste Napolitaine au cœur chantant, puis une altière Polonoise et un trépidant Mourky (danse de même terroir incluse dans le SACD « Barbaric Beauty » chez Channel Classics, mars 2011). Une lancinante Musette laissera finalement place à une fringante, acariâtre Harlequinade.
Comme pour conjurer toute réputation poudrée et doucereuse qui colle parfois à la musique du prolifique compositeur, Carin van Heerden affute les rythmes, privilégie les lignes de fuite, occultant parfois les humeurs délicates et les demi-caractères qui parfument ce répertoire, et se dégagent par exemple de l’approche plus plantureuse de l’Altberg Ensemble (Dux, juillet 2021). Au demeurant, la discipline des cordes doit ici être saluée, et sait s’allier un savoureux commerce de timbres (cors et hautbois dans la Villanelle en ré majeur).
Christophe Steyne
Flora = Son : 8,5 – Livret : 9 – Répertoire : 8-9 – Interprétation : 9,5
CPO = Son : 8,5 – Livret : 8 – Répertoire : 8 – Interprétation : 8,5