Un dimanche à Fécamp avec Les Musicales de Normandie : 2 églises, 2 concerts, 2 mondes
Les Musicales de Normandie, ce sont, pendant tout l’été, cinquante concerts dans plusieurs dizaines de lieux caractéristiques du patrimoine architectural des départements de Seine-Maritime et de l’Eure. En ce dimanche, ce festival était à Fécamp, pour deux concerts le même jour, dans deux sublimes églises de cette ville portuaire : l’immense Abbatiale de la Trinité, chef-d'œuvre du gothique primitif, l’après-midi, et l’église Saint-Étienne, de dimensions moindre et un peu plus récente mais non moins admirable, le soir.
16 h : Benjamin Alard au grand orgue de l’Abbatiale de la Trinité
Le seul récital d’orgue de ce festival a été confié à Benjamin Alard. Si sa réputation est maintenant internationale, il est né, et a fait ses premières études musicales en Normandie, avant de partir à l’étranger. Sa mère étant originaire de Fécamp, peut-être connaît-il bien l’orgue de cette abbatiale. Entièrement reconstruit par Aristide Cavaillé-Coll en 1883, il comportait alors 34 jeux, répartis sur 3 claviers. En 1910, un clairon a été ajouté. L’ensemble a été restauré en 1997.
Seule pièce non française de ce récital, Jean-Sébastien Bach. Benjamin Alard prépare actuellement une intégrale de son œuvre pour clavier (orgue, clavecin, clavicorde...) de Bach, qui devrait contenir une soixantaine de CD. C’est dire s’il connaît bien l’univers de Bach !
Dans cette Sonate en ré majeur, BWV 963, son jeu est aéré, léger, lisible. Par moments, l’on croit entendre des groupes de flûtes qui seraient dispersées dans l’église. Le mouvement le plus emblématique de cette sonate est le dernier, Thema all’imitatio Gallina Cuccu qui fait dialoguer une poule et un coucou (ensemble, alors que dans le Carnaval des Animaux qui va suivre, ils auront chacun leur moment de gloire). Benjamin Alard ne surjoue pas le côté descriptif. Au contraire, il donne à cette pièce un aspect certes enfantin, mais plus féérique que campagnard.
Toute la suite du programme (de musique française, donc) sera constituée de transcriptions pour orgue, réalisées par Benjamin Alard lui-même.
D'abord, le Concerto comique n° 25 en sol mineur de Michel Corrette. En trois mouvements, qui tous reprennent des thèmes existants, il est écrit, à l‘origine, « pour deux violons, flute, alto, basse obligée pour le clavecin et le violoncelle ». Dans les mouvements extrêmes, la transcription pour orgue est un peu lourde : le premier, d’après la célèbre pièce Les Sauvages de Jean-Philippe Rameau (première version, pour clavecin, de ce qui deviendra la Danse du grand calumet de la paix de son opéra-ballet Les Indes galantes), s’en tire par une puissance qui fait son effet, rappelant une tempête en mer ; le dernier, d’après La Fürstemberg, une danse populaire qui circulait alors en Europe, subit de plus le caprice de l’orgue, dont la mécanique d’un do grave se coince pendant quelques secondes. Entre les deux, Quand on sçait aimer et plaire, un air de l'intermède Le Devin du village de Jean-Jacques Rousseau, ne retrouve pas tout à fait la grâce de l’original.
Nous revenons à Jean-Philippe Rameau, avec trois pièces d’origines diverses. D'abord La Pantomime (extraite du Quatrième Concert des Pièces de Clavecin en concert), manque du tranchant de la version originale pour violon, viole de gambe et clavecin. Ensuite, deux extraits d’opéra : l’Entrée de Polymnie, de Les Boréades, souple et distinguée, avec une remarquable équilibre entre les registres ; et enfin la Chaconne, des Indes galantes, dans un tempo assez allant, avec une façon très élégante de faire sentir la mesure à trois temps, étonnamment (à cause de l’instrument) plus festive que solennelle. Idéale pour conclure cette première partie « sérieuse ».
Car maintenant, c’est Le Carnaval des Animaux, cette « Grande fantaisie zoologique » pour ensemble instrumental, dans laquelle Camille Saint-Saëns mit tout l’humour dont il était capable, et que, il faut bien le dire, nous ne retrouvons pas souvent dans ses autres œuvres. Sans doute pour ne pas nuire à son image de compositeur sérieux, il refusa toute exécution publique de son vivant, à l’exception de la pièce qui ne pouvait qu’ajouter à sa gloire : Le Cygne. Autre exception à propos de ce petit bijou : lors de ce concert, elle est la seule à n’avoir pas été arrangée pour orgue par Benjamin Alard, mais par Alexandre Guilmant, l’organiste qui avait inauguré, en 1883, l’orgue de cette abbatiale.
Avouons-le : la transcription est rarement convaincante. Si l’Introduction acquiert ainsi une couleur impressionniste étonnante, dans la Marche royale du lion les rugissements peinent à impressionner. Entre l’acoustique et de possibles problèmes techniques de l’orgue, Poules et Coqs est quelque peu confus. Si Hémiones est également titré Animaux véloces, Saint-Saëns ne pensait pas que ce serait à ce point : la pièce est raccourcie, de sorte qu’en effet, ces ânes sauvages qui nous viennent du Tibet passent vraiment à toute vitesse ! Est-ce pour se rattraper que Benjamin Alard ajoute un triolet au début de Tortues ? Malgré cela, cette version, si elle met en net arrière-plan la géniale trouvaille de faire jouer au ralenti le fameux thème d’Orphée aux Enfers d’Offenbach, connu dans le monde entier comme le symbole du French cancan, fait ressortir les complexes harmonies, ce qui lui donne un côté poétique bienvenu. L'Éléphant est bien peu pesant, et les thèmes de Berlioz et de Mendelssohn pas toujours nettement audibles, mais il ne manque ni d’élégance ni d’humour. Les sauts des Kangourous ne sont pas très spectaculaires à l’orgue, mais l’interprète sait donner un certain suspens à cette pièce contrastée. Cet Aquarium semble être dans les grands fonds marins plutôt qu’à portée de regard d’enfants émerveillés, mais il reste plein de couleurs et de mouvements. Même si Benjamin Alard compense avec une liberté rythmique qui maintient l’attention, il faut beaucoup d’imagination pour entendre des hennissements d’ânes dans Personnages à longues oreilles... Il y a, en revanche, une très belle atmosphère dans Le Coucou au fond des bois... à condition d’admettre l’idée d’un coucou nocturne. C’est alors que retentit une sonnerie de téléphone, dont on se demande presque si elle ne sert pas de transition, tant elle est compatible avec l’harmonie de la pièce suivante ! Un peu comme avec Aquarium, dans Volière nous nous sentons davantage dans une forêt tropicale, entourés de tout un tas de bestioles invisibles, que face à une cage où nous pouvons admirer, ébahis, des espèces d’oiseaux bien identifiés ; pour autant, la vie n’y manque pas. Est-ce qu’un organiste n’ose pas se moquer des Pianistes ? Benjamin Alard y est bien sérieux, et n’obéit pas à la consigne : « Les exécutants devront imiter le jeu d’un débutant et sa gaucherie. » Bien que, pour le coup, ce ne sont pas précisé sur la partition, les harmonies de la fin de Pianistes et du début de Fossiles imposent de les enchaîner. Avec la préparation des nouveaux jeux de l’orgue, ce n’est pas possible. Ici, Saint-Saëns s’est autoparodié, avec sa Danse macabre. Ce que nous entendons fait penser davantage à de gentilles marionnettes qu’à d’inquiétants squelettes. Arrive enfin Le Cygne. L’auguste volatile accélère, ralentit... bien agité pour correspondre à sa réputation d’être « majestueux ». Malgré quelques beaux effets, et même s’il est puissant et dynamique, le Finale manque d’éclat par rapport à la version originale, qui rassemble tous les instruments que l’on a, le plus souvent, entendus séparément : violons, alto, violoncelle, contrebasse, flûte (jouant piccolo), clarinette, xylophone, pianos, harmonica de verre (ou glockenspiel ou célesta). Un peu à l’image de l’ensemble de ce Carnaval des Animaux, malheureusement.
En bis, retour à Rameau tout en restant dans le thème des animaux : Le Rappel des Oiseaux (extrait des Pièces de clavecin avec une méthode), pour conclure un concert où, sans remettre en cause l’excellent musicien qu’est Benjamin Alard, toutes les transcriptions n’auront pas été totalement convaincantes. Au moins ont-t-elles eu le mérite de renouveler notre écoute de certaines pièces, et de nous les faire découvrir dans d’autres atmosphères. Il est possible aussi que des problèmes mécaniques de l’instrument aient eu, par moments, une part de responsabilité.

20 h 30 : Stéphanie-Marie Degand et La Diane Française à l’Église Saint-Étienne
Stéphanie-Marie Degand est l’une des violonistes actuelles les plus enthousiasmantes, non seulement par l’étendue de son répertoire, qui couvre plusieurs siècles de musique (à l’instar de son tout premier CD, en 2000, au violon seul : « De Biber à Tanguy », c'est-à-dire du XVIIe siècle à la création contemporaine), mais aussi par la chaleur de son jeu, qu’elle adapte, par ses recherches et le choix de ses instruments, aux époques des œuvres qu’elle joue, sans faire, contrairement à d’autres, l’impasse sur la période romantique.
Elle aussi est Normande, née à Caen où elle a commencé le violon. C’est de là que vient son amour de Jean-Marie Leclair. Dans le très vivant, personnel et passionnant programme de salle, elle explique : « Mon professeur à Caen, Jean-Walter Audoli en donnait volontiers quelques extraits choisis, expliquant que tout était intelligence du geste et du texte ». En effet, la musique de Leclair, presqu’exclusivement consacrée au violon, est une réserve pédagogique inépuisable.
En 2017, elle fonde l’ensemble La Diane Française, qu’elle dirige du violon. Elle met Leclair au cœur de leur répertoire, et en particulier ses Concertos pour violon. Un enregistrement de l’intégrale sera disponible dans quelques semaines. Il en existe douze, répartis en deux cahiers de six : les opus 7 et 10. Pour ce concert, elle en a choisi un de chaque.
Mais, pour se mettre dans l’ambiance de ce compositeur, l’Ouverture de Scylla et Glaucus, son seul opéra. L’énergie de cette musique est magnifiquement rendue par une interprétation nerveuse et pétillante (malheureusement parfois desservie par une acoustique réverbérée, qui nuit à la clarté des passages rapides). Il n’y a qu’un instrument par partie, à l’exception des premiers violons, qui sont deux, puisque dans les Concertos Stéphanie-Marie Degand ne pourra plus en faire partie. Dans cette Ouverture, avec Federica Basilico elles sont d’un ensemble remarquable, notamment dans les nombreuses fusées qui donnent cet élan si caractéristique des ouvertures « à la française ».
Vient le Concerto en ré majeur, Op. 7 n° 2. Son premier mouvement, avec une impressionnante introduction lente, est dramatique. Malgré quelques légers problèmes d’accord (qui se résoudront par la suite), le jeu de Stéphanie-Marie Degand est épatant de légèreté. Elle avait prévenu en présentant ce Concerto : à la fin, il rappelle Le Printemps des Quatre Saisons de Vivaldi. En attendant, déjà le mouvement central fait penser à L’Hiver et ses gouttes de pluie ! Le violon de la soliste est merveilleusement vocal, avec des affects éminemment expressifs, sans être appuyés. Enfin, en effet, nous retrouvons les oiseaux de Vivaldi, dans de nombreux passages cadentiels où la soliste se montre aussi inventive que débridée, pleine d’humour.
En guise d’intermède entre les Concertos, de larges extraits (seule manque la Forlane) de la Deuxième Récréation de Musique d’une Exécution facile (indication à prendre, nous prévient la maîtresse de cérémonie, très relativement). Leclair, quant à lui, avertit : « Ce petit ouvrage ne peut être bien rendu que d’autant que les personnes qui l’Executeront seront susceptible de gout, de finesse dans le jeu, et de precision pour la mesure. » C’est indubitablement le cas de La Diane Française, qui défend admirablement cette musique, avec une technique tout à fait aboutie, et une énergie qui ne faiblit jamais, comme dans l’Ouverture. La Sarabande est réellement émouvante. Ils maintiennent l’attention dans le Menuet, partageant leur plaisir instrumental. Ils mettent en valeur le côté dansant et rustique du Badinage, sans tomber dans le pittoresque (comme ils le feront dans le Tambourin final, avec des archets qui mordent la corde avec gourmandise). Et ils racontent une véritable histoire dans la superbe Chaconne.
Écrit pour deux dessus et basse continue, donc en formation plus réduite que le reste du programme, cette interprétation nous donne l’occasion de citer Émilie Planche au second violon (en léger retrait sonore au début, mais parfaitement équilibrée, et surtout en osmose avec le premier violon, par la suite), Gauthier Broutin au violoncelle (d’une énergie peu spectaculaire mais tout à fait opérante) et Violaine Cochard au clavecin (cofondatrice de l’ensemble, qu’elle dirige depuis son instrument – malheureusement assez peu audible du public – avec autant d’autorité que de naturel).
Retour à la virtuosité, avec le Concerto en sol mineur, Op. 10 n° 6. Stéphanie-Marie Degand avait prévenu que ces Concertos étaient d’une difficulté croissante. Celui-ci, le tout dernier, donc, est en effet redoutable. Il est aussi d’une autre dimension musicale. Son premier mouvement est dense, assez proche d’un drame en miniature. On sent la soliste réellement dans son élément ; elle se joue des difficultés techniques, et même joue avec. L’Aria qui suit est bien grazioso, mais plus proche de la profondeur du Sturm und Drang (« tempête et passion »), mouvement artistique qui allait naître quelques décennies plus tard, que de l’insouciance de la musique galante, pourtant alors en plein essor. Quant au finale, s’il accumule les périls techniques, Stéphanie-Marie Degand ne les transforme jamais en acrobaties, seulement pour briller, mais les intègre toujours dans un discours musical élaboré. Son archet vole, rebondit, les changements de cordes sont vertigineux, et la main gauche saute de position basse en position haute, allers-retours, sans filet, mais la musique est toujours là.
En bis, pour prolonger le plaisir partagé, un extrait de l’Ouverture du début, qui nous donne l’occasion de citer les seuls instrumentistes qui ne l’ont pas encore été : Laurent Müller à l’alto (qui n’aura pas eu l’occasion de tirer la couverture à lui, mais aura parfaitement rempli son rôle de lien sonore entre les graves et les aigus), et Chloé Lucas à la contrebasse (d’une vitalité et d’une efficience sonore infaillibles).
Nul doute que, désormais, Jean-Marie Leclair fasse partie du paysage musical des Fécampois, et qu’ils attendent avec impatience la sortie de l’enregistrement des Concertos !
Fécamp, Abbatiale de la Trinité et Église Saint-Étienne, 10 août 2025
Pierre Carrive
Crédits photographiques : Bernard Martinez et Alice Blangero