Un Giulio Cesare triomphal avec Devieilhe / Orlińsky au Palau de la Mùsica Catalana

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Parmi les plus de quarante opéras écrits par le compositeur de Halle-sur-Saale, Giulio Cesare est l’œuvre la plus emblématique car ce récit d’amours et passions, entremêlées avec les ambitions et les luttes fratricides pour le pouvoir, continue de nous parler comme si son enjeu théâtral venait d’une série télévisée ou d’un film d’actualité. Car un dialogue tel que celui des deux frères où Cléopâtre réclame le trône usurpé par Ptolémée et celui-ci le renvoie aux aiguilles et au rouet, ce à quoi elle rétorque qu’il serait apte à s’occuper de ses amours plutôt que des affaires royales… semble être sorti tout droit de Hollywood ! 

Si l’on se tient à des considérations spécifiquement musicales, on trouvera dans Rodelinda, Tamerlano, Ariodante et bien d’autres ouvrages des musiques sublimes mais pas le degré d’attraction fatale exercée par les deux protagonistes et qui ont subjugué depuis des siècles d’innombrables générations de spectateurs pour conformer un des piliers fondateurs de l’opéra. Ici, on a pu savourer une distribution de rêve, avec un orchestre aussi brillant qu’engagé, Il Pomo d’Oro, un groupe qui revient régulièrement sur cette envoutante scène barcelonnaise, et un plateau de solistes des plus réussis. En commençant par le rôle le plus « discret » celui de Curio que Marco Saccardin réussit à faire exister malgré le peu de substance musicale dont Händel le nourrit. Du même ordre est la performance de Rémy Brès-Feuillet comme Nireno : ses quelques interventions concises nous laissent espérer de le réécouter au plus tôt : la voix est belle, riche, la diction précise et l’artiste est capable de montrer sa vis comica dans ses récits et son bel arioso, rétabli cette fois, Chi perde un momentoAchilla est servi par l’Américain Alex Rosen, une voix de basse magnifique avec des sons riches qui vont de l’airain le plus noble au velours le plus délicat. On ne lui tiendra pas rigueur d’une légère distraction au début d’un récit : c’est le côté humain du direct ! Rebecca Legget défend plus qu’honorablement Sesto, le jeune fils de Cornelia et du défunt Pompeo que Tolomeo a assassiné pour reprendre son trône… Tant son physique que son jeu de scène, avec une espèce de fragilité mystérieuse dans son chant, traduisent à merveille les états d’âme de l’adolescent instable et. vindicatif. Legget s’exprime bien plus qu’elle n’impressionne : son timbre est très proche du soprano même si son médium et son grave sont précis et onctueux. Beth Taylor, un jeune contralto écossais, est la révélation de la soirée : elle incarne la veuve-mère Cornelia avec une voix tout simplement impressionnante par la beauté et la densité du timbre et par un engagement émotionnel sans bornes. Taylor ne craint pas l’hybris : elle ne joue pas Cornelia, elle vit son drame et son courroux comme une authentique tragédienne grecque. Même lorsqu’elle se déplace sur le plateau, sa démarche impressionne et nous fait oublier qu’il s’agit d’une version en concert. Inoubliable ! Yuriy Minenko, originaire d’Ukraine, incarne majestueusement le barbare usurpateur Tolomeo. La voix riche et sonore, ses graves in petto (il a commencé à chanter professionnellement comme baryton) lui permettent de nous rendre une vaste palette de couleurs et de moyens expressifs. Il faut rappeler la piètre tradition qui coupait systématiquement une bonne portion des airs de Tolomeo : dès lors le personnage n’était plus vraiment dessiné. Même si la musique de Giulio Cesare dépasse allègrement les trois heures, jouée avec les tempi endiablés de Corti et Il Pomo d’Oro, on est heureux d’entendre, enfin, ce rôle en entier… 

Le très médiatique polonais Jakub Jósef Orlińsky comme Giulio Cesare fait honneur à sa réputation en nous rendant un héros sûr de lui, conquérant, rusé et sensible. Ce n’est pas un hasard qu’il fasse partie de l’aréopage des meilleurs contre-ténors actuels. La voix est superbe, sa colorature et son panache impressionnent par la bravoure dans des airs comme Al lampo dell’armi. Tandis que les airs plus en délicatesse, comme Non è si vago e bello, montrent de manière idéale les facettes les moins saillantes du personnage, avec une sorte de mise en abyme qui rentre profondément dans la sensibilité de l’auditeur. Mais ce sera sa partenaire féminine, la jeune mais déjà célèbre Sabine Devieilhe qui va conquérir définitivement le cœur des auditeurs : ce sera une performance d’artiste purement inoubliable. A priori, sa voix n’a pas la densité lyrique qu’on attribuait à la créatrice du rôle, Francesca Cuzzoni ou aux merveilleuses soprani qui ont défendu ce rôle : Della Casa, Zeani, Sutherland, Fleming et j’en passe. On pourrait imaginer qu’elle compenserait cela avec la brillance des airs a colorature comme Da tempeste il legno infranto, où elle est indiscutablement splendide. Ce sera, néanmoins dans ces airs dits « expressifs » comme son Se pietà di me non senti où elle va nous remuer les entrailles : lorsqu’elle entame le da capo, avec des ornements d’une imagination et d’une intelligence superbes, on prend toute la mesure (ou la démesure…) de son talent : ce n’est plus la voix éthérée, ni les suraigus splendides, ni la beauté sublime du chant qui nous happent, c’est la prise de risque technique, bien sûr, mais surtout l’émotionnelle, celle de la femme qui nous livre son intimité affective sur un plateau pour nous bouleverser sans limites. Suivront des inoubliables V’adoro, pupille et Piangerò la sorte mia, dont on ne peut dire que… encore, encore ! comme ce roi d’Espagne qui faisait chanter Farinelli pendant des heures pour chasser sa mélancolie !

On est aussi impressionné par la plasticité sonore qui émane des cordes de l’orchestre Il Pomo d’Oro. Leur talent va bien au-delà de la virtuosité per se, car ils sont capables de créer des systèmes infinis de nuances et d’atmosphères qui traduisent l’admirable richesse dramatique de l’écriture de Händel. Rappelons aussi les brillantes performances du corniste Christian Binde dans l’air de Cesare Va tacito e nascosto, avec son célèbre solo de cor, et de Zefira Valova, merveilleuse violoniste qui est Concertmeister de l’ensemble depuis 2016, dans l’air Se in fiorito ameno prato, aussi de Cesare. Francesco Corti dirige le groupe avec une énergie et un sens rythmique vraiment remarquables, tout en étant très attentif au discours dramatique. Ce n’est pas le genre de chef partisan du « laisser faire », c’est très directif et parfois quelque peu surfait dans la réalisation des récitatifs, qu’il partage avec l’excellent « continuiste » Guillaume Haldenwang au second clavecin. Souvent, un déferlement d’arpèges et des transitions pas toujours indispensables dérangent plus qu’ils ne soutiennent la trame du récit. On est très loin de l’économie de moyens presque ascétique d’un William Christie, duquel on attend chacune des notes et des inflexions expressives. Ici on est dans le baroque flamboyant… Si l’on se réfère aux sources, Händel n’a écrit qu’un seul air avec solo de clavecin le fabuleux Vo far guerra, dans Rinaldo. L’écriture du clavecin est dense, certes, mais sans le moindre excès de fioritures. Bach, lui, dans sa Suite anglaise en La mineur, ornemente la Sarabande avec imagination, oui, mais sans dénaturer la mélodie à l’excès. Les baroqueux s’écarteraient-ils à présent du retour aux sources ?

Barcelone Palau de la Mùsica Catalana,  15 février 2026

Xavier Rivera

Crédits photographiques : © Toni Bofill

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