Un hommage chaleureux à Victor Aviat, trop tôt disparu
Victor Aviat. Un portrait. Robert Schumann (1810-1856) : Trois Romances op. 94 ; Fantasiestücke op. 73 ; Fünf Stücke im Volkston op. 102 ; Adagio et Allegro en la bémol majeur op. 70 ; Abendlied op. 85 n° 12. Victor Aviat (1982-2025) : 17 chansons. Victor Aviat, hautbois, hautbois d’amour, piano et chant ; Kim Barbier, piano ; Bruno Delepelaire, violoncelle ; Zoltán Szöke, cor ; Naomi Shaham, contrebasse. 2024. Notice en français et en anglais. Textes des chansons avec traduction anglaise. 120’ 30’’. Un coffret de deux CD Alpha 1232.
Il faut se laisser envahir par l’enchantement suscité par le jeu du hautbois de Victor Aviat dans les œuvres de Schumann, qu’il distille avec un art consommé proche de la magie, pour prendre vraiment la mesure de la perte. Perte immense d’un artiste dont les dons de transmission de la beauté musicale étaient si remarquables.
Victor Aviat nous a quittés le 1er mai 2025, à l’âge de 42 ans, victime d’une maladie foudroyante. Cet originaire de Montpellier, dont la mère, Anne Maury, était musicienne d’orchestre, avait étudié le hautbois, hors cadre institutionnel, à Paris, Zurich, Genève ou Leipzig, avec Louise Pellerin, Maurice Bourgue ou Heinz Holliger, mais aussi le piano et la direction d’orchestre, son beau-père, le chef Emmanuel Krivine étant l’une de ses inspirations dans ce dernier domaine.
Dans un texte en hommage « à la mémoire vivante d’un artiste », Alain Surrans précise que des moments ont été pour déterminants pour Aviat, notamment sa rencontre avec Claudio Abbado, d’abord à l’Orchestre des jeunes Gustav Mahler, puis à l’Orchestre du Festival de Lucerne, qu’il retrouvera, ainsi que l’Orchestre de chambre d’Europe, sous la baguette de Riccardo Chailly. La collaboration de vingt ans avec Ivan Fischer, devenu un ami, et l’Orchestre du Festival de Budapest a été une grande aventure. Maints enregistrements avec ces diverses formations témoignent de son talent de hautbois solo. Des captations de concerts documentent son attrait pour la direction d’orchestre et sa volonté de partage avec les divers pupitres ; il avait trouvé une sorte d’aboutissement lorsqu’il avait conduit, fin 2015 à l’Opéra de Lyon, la résurrection du Roi Carotte d’Offenbach, dont Laurent Pelly assurait la mise en scène. Notre confrère Paul-André Demierre s’en était fait l’écho, le 23 décembre de cette année-là, dans les colonnes de Crescendo, évoquant sa baguette vive et colorée.
Le premier CD du présent coffret, enregistré à Brême pendant l’été 2024, évoque le soliste et propose un récital Schumann, centré sur des pages de la féconde année 1849. Les Trois Romances op. 94 ont été composées pour le hautbois ; elles recèlent des trésors de narration fine et charmante, avec des arabesques magnifiques dans l’intimité de la seconde romance. Victor Aviat anime ces pièces, les seules du programme directement écrites pour son instrument, de façon captivante. Tout aussi fascinantes sont les pages qu’il a lui-même arrangées, entre légèreté et fougue : Mit Humor et Stark und markiert, premier et cinquième des Fünf Stücke im Volkston op. 102, écrits par Schumann pour le violoncelle. On trouve encore d’autres moments de musique de chambre : les Fantasiestücke op. 73, destinés à la clarinette, ici sur hautbois d’amour, et l’Adagio et Allegro op. 70 pour cor. Ces duos avec piano transposés au hautbois (Schumann avait prévu la possibilité pour d’autres instruments) démontrent la facilité technique, l’élégance, l’intensité lyrique et la virtuosité lumineuse de Victor Aviat. En fin de récital, l’Abendlied op. 85 n° 2, extrait de l’opus 85 pour piano à quatre mains, se révèle d’une délicatesse infinie. La pianiste française Kim Barbier est, d’un bout à l’autre, une partenaire idéale.
Ivan Fischer est l’auteur, dans la notice, d’un bel hommage pour vingt ans d’amitié. Il rappelle que le disparu était le musicien rêvé des chefs d’orchestre, mais qu’il était aussi un polymathe, car Aviat composait (Emmanuel Krivine a dirigé en 2019 Sur le Danube, sa première œuvre), peignait et écrivait des poèmes. C’est cet autre volet de sa personnalité artistique qui est mis en évidence dans le second disque du coffret. Dix-sept chansons sont à l’affiche. On y découvre des aspects plus intérieurs, plus intimes. Alain Surrans précise : […] se dévoilent l’amour, la conscience et la nostalgie du temps passé, la fantaisie du moment présent, les impressions fugitives que nous fait traverser la nature. Tout cela dans un style poétique personnel, clair et imagé. Victor Aviat, d’une voix feutrée et presque confidentielle, interprète lui-même ses chansons, s’accompagne au piano et dialogue avec d’autres sonorités musicales. Il avait eu l’occasion, grâce à Ivan Fischer, de les faire entendre en Hongrie, durant sa dernière année ; l’enregistrement présent a été effectué à Berlin. On lira les textes de ces poèmes dans la brochure d’accompagnement, enrichie de photographies et d’illustrations en couleurs de Victor Aviat et de son épouse, Luise Dieckhoff, mais aussi de reproductions d’huiles sur toile qui confirment une inspiration artistique polyvalente.
On découvrira encore une note, à méditer, destinée « aux jeunes musiciens », rédigée par Victor Aviat, qui insiste sur la nécessité, pour l’interprète, de faire preuve d’assez de sobriété dans ses intentions pour ne pas détourner l’écoute sur lui-même.
Note globale : 10
Jean Lacroix