Un récital de Laurence Mekhitarian pour saluer les 100 ans de Kurtág 

par

Sentiers de traverse. György Kurtág (°1926) : Játékok, sélection. Robert Schumann (1810-1856) : Scènes de la forêt, op. 82. Leoš Janáček (1854-1928) : Sur un sentier recouvert, extraits. Laurence Mekhitarian, piano. 2024. Notice en français et en anglais. 77’ 18’’. Cyprès CYP1690.

Le présent récital de la pianiste belge d’origine suisse et arménienne Laurence Mekhitarian, enregistré à Arsonic (Mons) du 21 au 23 octobre 2024, paraît à un moment hautement symbolique : ce 19 février, György Kurtág célèbre son siècle d’existence. Chacune de ses œuvres, écrit la soliste dans son texte de présentation, est un don, une offrande créée à son image, dans sa fragilité et son intensité, sa richesse infinie et son humanité profonde. Laurence Mekhitarian a créé un « atelier Kurtág » dans le cadre de ses cours à Bruxelles ; le Hongrois y est étudié, ainsi que d’autres créateurs de notre temps. Kurtág accompagne la pianiste depuis quatre décennies, comme interprète et comme enseignante. Elle a suivi des cours et des stages dans plusieurs pays avec lui, son épouse Márta, disparue en 2019, et la pianiste hongroise établie à Londres, Valéria Szervansky (°1947), qui a été une élève du compositeur. À ces diverses occasions, elle s’est imprégnée des recueils Játékok (« Jeux »), foisonnante collection de (parfois très) courtes pièces, un univers qui s’étale sur près de cinquante ans, au caractère d’abord pédagogique, puis personnalisé.

Laurence Mekhitarian propose un parcours musical et poétique en hommage à György Kurtág, auquel elle a associé les Scènes de la forêt de Schumann, avec lequel notre contemporain a montré ses affinités, notamment dans son mini-concerto de 1988 Quasi una fantasia, ou dans son Trio pour clarinette, alto et piano Hommage à R. Sch. Le programme contient une bonne vingtaine de pièces des Játékok, dont certaines n’ont pas encore fait l’objet d’une publication ; en leur sein, sont insérées, une à une et dans l’ordre, les neuf Scènes de la forêt (1849) de Schumann, ainsi que trois extraits du cycle Sur un sentier recouvert de Janáček. 

Le projet est original, il montre la familiarité de la soliste avec ces pages où la concentration du propos et de l’espace invite à une écoute où la portée émotionnelle est sans cesse présente. Kurtág a dédié chaque morceau, qui représente un moment de vie, à un ami, un proche, un artiste, un interprète, un autre compositeur… Laissant libre cours à la construction de son projet, Laurence Mekhitarian se promène avec finesse et sensibilité au fil de ces miniatures que l’on voudrait toutes mettre en exergue, tâche impossible dans notre contexte, mais dont on retiendra, dès le départ, Une fleur pour Nuria (qui s’ouvre), Objet trouvé et Jeu avec l’infini, qui totalisent deux minutes à elles trois ; la transparence, la délicatesse ou la poésie ouvrent sur celles de Schumann. Une continuité qui se confirme à chaque fois, lorsque le lyrisme du XIXe siècle entre en écho avec celui de Kurtág. Plus loin, on mettra en évidence particulière L’oiseau prophète, dont le côté schumannien merveilleux est enserré avec justesse entre le mystère d’Une voix dans le lointain et un hommage posthume à l’épouse disparue.

Janáček apparaît aux deux tiers du parcours. Le choix de trois pages de la première série du cycle Sur un sentier recouvert, composée entre 1901 et 1908, s’est porté sur l’évocation d’un pèlerinage, La Vierge de Frydek, placée, entre humilité et rusticité, avant Une voix dans le lointain. La berceuse désolée de Bonne nuit, prolonge le souvenir de Martá, et La chevêche ne s’est pas envolée du Tchèque précède des adieux de Kurtág « à la manière de Janáček », où la douleur de la perte est présente. D’un bout à l’autre de ce récital cohérent et qui fait sens, on se découvre en vraie connivence avec le créateur comme avec son interprète.

On signalera, en piste cachée, l’ajout d’une brève page, qui se révèle intime, du compositeur et pianiste arménien Artur Avanesov (°1980) intitulée Modulatio, une fleur d’Arménie pour György Kurtág. Ainsi que l’initiative bienvenue de brosser, sur trois pages de la notice, un « portrait de Kurtág par lui-même », sous la forme de citations de ses divers textes et entretiens publiés à Genève en 1995 et 2009. C’est une autre manière de prolonger la fête, à laquelle nous nous associons, pour le centenaire d’un créateur que le présent album honore avec pudeur, sensibilité et émotion. 

Son : 9    Notice : 10    Répertoire : 10    Interprétation : 10

Jean Lacroix

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