Une intégrale des quintettes à cordes de Mozart qui laisse sur sa faim
Wolfgang Amadeus Mozart (1756-1791) : Intégrale des quintettes à cordes. Spunicunifait. Lorenza Borrani, Maia Cabeza (violons), Max Mandel, Simone von Rahden (altos), Luise Buchberger(violoncelle). 2025. Textes de présentation en français, anglais et allemand. 1 coffret de 3 CD. Alpha 1137
Même si on les entend relativement peu au concert et que leur discographie n’est pas pléthorique, les six Quintettes à cordes de Mozart renferment quelques-unes des plus belles pages de la musique de chambre du compositeur salzbourgeois.
L’honnêteté exige cependant qu’on retire de cette liste le deuxième, K. 406, transcription de la moyennement intéressante Sérénade pour octuor à vents K.388 (le livret qui accompagne cette parution ne lui consacre d’ailleurs pas la moindre ligne). Quant aux deux derniers, K. 593 et K. 614, les avis divergent à leur sujet.
Aussi, c’est avec beaucoup d’intérêt qu’on accueille ce nouvel enregistrement de l’ensemble Spunicunifait. Pour ceux qui s’interrogeraient sur l’origine de cette originale appellation, les membres de l’ensemble semblent hésiter eux-mêmes. Si la formule « Spuni Cuny fait » est bien tirée d’une lettre de Mozart à sa cousine, l’interprétation qui voudrait qu’elle fasse allusion à un châle tissé en poils de lapin comme en portait Maria Anna Thekla Mozart sur un auto-portrait vaut ce qu’elle vaut.
Ayant œuvré dans différents orchestres et ensembles réputés, les cinq membres de Spunicunifait nous offrent une version annoncée sur instruments historiques, ce qui est à prendre avec un grain de sel. Si la première violoniste Lorenza Borrani joue bien sur un Antonio Gragnani de c. 1750 et la violoncelliste Luise Buchberger sur un Giacomo Gavelli de c. 1720, les trois autres membres de l’ensemble ont recours à des copies modernes d’instruments anciens. La violoniste Maia Cabeza joue sur André Meler de 202. L’ altiste Max Mandel -qui prend à son compte la partie de premier alto dans les K. 174, 515 et 614- fait entendre un instrument de Timothy Johnson (2014) et sa collègue Simone von Rahden un bel alto d’Eduard Schwen (2013).
Il existait bien sûr déjà des quintettes à cordes avant Mozart, dont ceux de Boccherini (avec deuxième violoncelle) et de Michael Haydn. Mais il est clair à présent que le modèle de Mozart pour son premier quintette furent les quatuors op. 20 « du Soleil » de son maître Joseph Haydn.
Dès son premier essai dans ce domaine, il est évident que la richesse sonore accrue offerte par l’ajout d’un deuxième alto va amener le compositeur à penser plus grand, tant en termes de dimensions (on dépasse ici les 27 minutes) qu’en terme de complexité formelle, comme en témoigne l’écriture contrapuntique fouillée du finale du K. 174. Dans ce premier quintette- dont l’ensemble offre en bonus la version originale du dernier mouvement- comme d’ailleurs dans le K. 406, Spunicunifait se montre très à son aise dans une lecture assez littérale de l’oeuvre qui permet d’apprécier la maîtrise des musiciens : maîtrise technique irréprochable de chaque musicien, intonation et ensemble parfaits, absence de vibrato avec en prime quelques tics baroques (soufflets). Bénéficiant d’une excellente prise de son, l’ensemble saisit d’ailleurs à sa juste valeur l’ampleur et le caractère quasi orchestral de ces compositions et n’hésite pas à se montrer énergique mais sans brutalité, évitant heureusement le Mozart mignon et fragile qu’on n’entend heureusement plus guère.
Si la probité de l’interprétation ne peut être mise en doute, elle montre ses limitations en particulier dans le diptyque K. 515 et K. 516, deux quintettes qui sont autant de chefs-d’œuvre et sur lesquels nous nous attarderons un peu. Si on doit saluer l’implication et la sincérité des exécutants, on se demande à plusieurs reprises si le parti-pris général de laisser parler la musique toute seule est vraiment le bon. Il y a ici quelque chose étonnamment univoque dans cette approche qui semble vouloir marier une espèce d’objectivité, voire de littéralisme à la Boulez première manière, aux acquis de l’interprétation historiquement informée. C’est en vain qu’on cherchera ici cette souplesse et cet esprit d’échange qui sont l’essence même de la musique de chambre. Spunicunifait est bien sûr sensible à la grandeur de l’Allegro qui ouvre l’immense K. 515 mais ce qu’on entend ici est une rigueur sans sourire. Quant à l’Andante, les interprètes semblent vouloir en bannir toute trace d’affection. Dans le Menuet on perçoit directement que ces musiciens sont bien trop intelligents pour céder aux tentations d’une séduction extérieure et facile, mais l’approche retenue est certes probe mais aussi distante et sévère.
Dans l’angoissé premier mouvement du K.516, on ne trouve pas ici l’émotion qui devrait émaner naturellement de la musique. La clarté du jeu de Spunicunifait est parfaite, éblouissante même, mais hélas bien pauvre de demi-teintes.
Le Menuet fait cependant entendre de belles choses, la franchise de l’interprétation n’empêchant pas un ton de conversation policé.
Dans l’Adagio non troppo qui suit, il y a certes de beaux moments -comme dans ces dialogues menés par premier violon- comme aussi quelques tics baroqueux, mais on n’y trouve pas la tension qui devrait naturellement jaillir de la musique. Quant au Finale, si le côté désolé de l’introduction Adagio est bien rendu, l’Allegro qui suit a quelque chose d’étrangement amidonné et n’arrive hélas pas à décoller.
On l’aura compris : il y a de quoi rester perplexe face aux talents en présence et les interprétations, certes techniquement assurées et libres de toute volonté d’accaparer la musique pour briller, mais étrangement neutres qu’ils nous proposent.
Son 10 - Livret 8 - Répertoire 10 - Interprétation 7.