Yuja Wang, le Mahler Chamber Orchestra et Fabien Gabel à Barcelone
Je crains que le bruit médiatique qui se dégage autour cette merveilleuse pianiste chinoise nous laisse oublier qu’on est en face d’une artiste véritable, intelligente et sensible, dont les critères interprétatifs sont extrêmement réfléchis et originaux. Tenant compte de l’essor qu’a pris son immense carrière de soliste, nous devons saluer l’audace de s’attaquer à un concerto aussi peu ordinaire, presque maudit, tel que celui de Ligeti. Car c’est une œuvre à la difficulté exacerbée, mais nullement construite pour mettre en valeur la virtuosité du soliste : Ligeti intègre le piano dans un grand ensemble chambriste où les jeux de polyrythmie, inspirés de certaines traditions ethniques africaines, et les diverses trouvailles de timbres sont capables de créer dans l’auditeur un état proche de la catharsis au prix d’effacer l’éclat d’une performance à la difficulté plutôt diabolique. N’empêche que, pour la probable première de ce concerto à Barcelone, (je n’ai pas trouvé de références d’exécution précédentes) on ne pouvait rêver d’une meilleure collaboration soliste-orchestre. Car le Mahler Chamber Orchestra, un ensemble nomade fondé en 1977 à l’initiative de ses propres musiciens et dont Claudio Abbado devint vite le mentor, est un pur rêve : le mot virtuosité n’est qu’un détail dans un assortiment de qualités d’écoute mutuelle, de souplesse, de richesse rythmique et de pureté sonores qui font pâlir les standards pourtant déjà très élevés de la plupart des orchestres actuels.
La suite Pulcinella de Stravinsky est une œuvre qui vieillit plutôt mal : comparée au souffle et aux débordements sonores et rythmiques d’un Oiseau de Feu, de Petrouchka ou du Sacre, le réchauffement de thèmes du baroque italien sonne aujourd’hui assez pesant et même banal malgré le talent du Stravinsky orchestrateur. Mais elle constitue un prétexte idéal pour mettre en valeur le talent des solistes de l’orchestre et leur absolue complicité entre eux et avec le chef de la soirée, le français Fabien Gabel, un artiste bien moins reconnu de ce qu’il mérite. Car le simple travail de concertation du Ligeti implique un effort de concentration transcendant, mais Gabel parvient à en dégager des émotions et des effusions lyriques qui semblent antinomiques avec le travail ardu de répétition que Ligeti exige.
La soirée s'est poursuivie avec un Mozart aussi créatif que peu fréquent : la Chaconne et le Pas seul, suite de ballet tirée de l’opéra Idomeneo. Vers 1780, le salzbourgeois est déjà un musicien très réfléchi et porté vers l’expérimentation dramatique : son Zaide, singspiel en allemand et peu après l’opera seria en italien Idomeneo, seront l’objet de recherches qui visaient à inventer un langage opératique où la musique prend un rôle qui s’éloigne du simple accompagnement du chant pour devenir indispensable à la narration dramatique. C’est là que Gabel a pu laisser libre cours à son imagination des timbres et des surfaces sonores pour exploiter au maximum les incessantes suggestions de ses musiciens. Un régal !
Pour finir la soirée, Mme. Wang reviendra pour nous offrir une version tout à fait personnelle du Concerto en Mi de Chopin assumant aussi la direction des « tutti ». Historiquement, la critique avait reproché au jeune polonais un certain manque d’imagination dans l’orchestration de son premier concerto publié. Cependant, joué comme hier avec un groupe extraordinairement soudé et attentif à la moindre inflexion sonore ou au rubato de la soliste, l’orchestre apparaît comme la prolongation sonore du piano, dont il déploie à l’infini le spectre harmonique. Et la complicité dans un rubato très spontané et dans le tissu des nuances magnifie le rôle du groupe de musiciens, attentifs aux impulsions du concertmeister Matthew Truscott et complices absolus du moindre accent, de la moindre modulation, crescendo, climax ou pianissimo subito de la soliste. C’est bien ce principe du Gemeinsam musizieren, cher à Abbado qui en ressort. En fait, l’absence de chef tend à renforcer le caractère chambriste de l’ensemble, soutenu par une vision interprétative où Wang abonde dans la demi-teinte et dans la mezza voce, cherchant des pianissimi éthérés, presque invraisemblables, des sfumature vaporeuses contrastés par quelques gestes d’autorité dans les élans dramatiques et quelques rares phrases au cantabile un peu plus appuyé. Le tout résulte d’une pensée musicale absolument cohérente et réfléchie et est empreint d’une ineffable poésie. Après l’avoir entendue, je ne crois pas que je mettrai au feu mes versions tant aimées de Arrau ou de Argerich avec leur sens inné du bel canto. Ni celle de Zimmermann avec son penchant pour le drame. Mais j’attendrai avec impatience un enregistrement de cette phénoménale pianiste dont la virtuosité et le joyeux penchant pour exhibition de cirque tendent à cacher l’authenticité de l’artiste, pour l’installer à côté de ces idoles vénérables. Je m’abstiendrai de commenter le caractère de ses tenues vestimentaires plutôt désinvoltes. Comme tout en elle… c’est unique !
Barcelone, Palau de la Mùsica Catalana, le 14 janvier 2026
Xavier Rivera
Crédits photographiques : Mario Wurzburger