70e Festival d'Aix-en-Provence : le bonheur est vocal et musical

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© Pascal Victor/ArtComPress

« Ariadne auf Naxos » de Richard Strauss
Retourner au Festival d’Aix-en-Provence, c’est d’abord la joie de retrouver un lieu, mythique : la cour de l’Archevêché. Au cœur de la nuit, si vous pouviez vous y faire enfermer, sans doute verriez-vous surgir de ses murs les personnages des opéras qui y ont été célébrés, les grands interprètes qui les ont transfigurés depuis presque trois-quarts de siècle !

« Ariadne auf Naxos » est une sorte de célébration de l’art lyrique dans la mesure où, en 1916, Richard Strauss y conjugue, de façon aussi plaisante qu’émouvante, ses deux grandes catégories : l’opera seria et l’opera buffa. Avec son librettiste attitré, Hugo von Hofmannstahl, ils ont imaginé une intrigue qui permet cette conjugaison. L’homme le plus riche de Vienne a commandé une œuvre « sérieuse » sur le thème d’« Ariane à Naxos ». Consternation : l’on apprend qu’il a aussi invité une troupe de Commedia dell’Arte afin qu’elle régale d’une farce ses invités. Fureur des « sérieux » ! D’autant plus grande quand, soucieux de tirer un feu d’artifice à 21 heures précises, le mécène exige que les deux troupes s’unissent dans une représentation unique !
Strauss réussit un délicieux téléscopage-mélange des deux genres. Il confie la partition à un orchestre réduit à ses éléments essentiels, un « orchestre de chambre », en y incluant un célesta, deux harpes, un piano et un harmonium, en renforçant les percussions. Voilà qui lui permet de « jouer » sur les tonalités respectives des deux genres lyriques. Il y a du pastiche, il y a de la parodie, il y a des citations. Mais cet « à la manière de » n’est pas que ludique, il est aussi délicatement inventif, et notamment dans la partie « seria » : quelles subtiles expressions d’émotions fortes et bouleversées, mais presque toujours aussitôt distanciées par des soubresauts « bouffes ». Marc Albrecht, le chef d’orchestre allemand, donne son exacte amplitude contrastée à la partition, magnifiquement suivi, il est vrai, par les solistes de l’Orchestre de Paris. Comme elle est belle cette partition ainsi exaltée !
Chez les voix également, le contraste est savoureux, tant Strauss les a solidement installées dans leurs caractéristiques opposées : Ariane la douloureuse abandonnée, fascinée par son amour vain pour Thésée, cloîtrée dans sa fidélité sans espoir, n’espérant plus que la mort ; Zerbinette, la bondissante comédienne dell’arte, encline, elle, à une fidélité multiple et pariant sur une vie nouvelle de métamorphose. Le compositeur est admirablement servi par ses interprètes : la tragique Lise Davidsen (quelle voix, quelle puissance, quelle présence) et la pétillante Sabine Devieilhe (quel tempérament, quelle agilité vocale acrobatique). Le Bacchus d’Eric Cutler et tous les autres (ils sont treize !) les accompagnent comme il convient.
Quant à la mise en scène, elle a été confiée à Katie Mitchell. Ni caméra ni cinéma en direct cette fois. Simplement une volonté de caractériser les personnages et de conférer du mouvement scénique à l’ensemble. Avec aussi un désir réitéré de mettre en évidence quelques aspects plus féministes sous-tendant l’œuvre, d’après elle. Si le Prologue ne manque pas d’allant, dans son contraste entre les deux univers lyriques, les réactions des uns et des autres, un certain tempo, la représentation d’« Ariane » laisse plutôt perplexe, dans la mesure où elle manque de rythme, et notamment pour certains choix dramaturgiques qui laissent perplexes (pourquoi Ariane accouche-t-elle ?) ou qui sont devenus des lieux communs de la bien-pensance politiquement correcte (l’homme en robe et la femme en costume pour le couple des mécènes).
Pour ce Strauss-là, le bonheur est essentiellement musical et vocal.
Stéphane Gilbart
Aix-en-Provence, le 4 juillet 2018

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