Le brillant plateau vocal a réussi à masquer l'insignifiance de la mise en scène

par
Norma

© Lorraine Wauters

La Norma de Bellini (1831) est un opéra superbe, tant par l'apogée du bel canto qu'il représente dans l'histoire de la musique, que par la tragédie exprimée à travers le livret admirable de Felice Romani. Même si l'oeuvre s'inscrit pleinement dans la trajectoire romantique du compositeur, elle descend aussi, seule dans la production bellinienne, de la tradition néoclassique de Gluck, incarnée en Italie par Spontini, Cherubini, ou Mayr.

Il n'est pas étonnant que ces deux derniers aient par ailleurs chacun composé une Medea, personnage bien proche de Norma. A part l'imposant sarcophage en bas-relief, à l'avant-scène (anachronique : il est du IIIème siècle alors que l'action se passe en - 50), et les grotesques cuirasses dorées que portent Pollione et Flavio, rien ne rappelle Rome dans la présentation visuelle de Davide Garattini Raimondi. De hauts pics enneigés bleus (?) dominent le fond, un escalier les relie à une sorte de petit podium en forme de cailloux empilés, qui servira de socle à tous les airs, et aussi dans la scène finale. Les lumières zèbrent la scène de couleurs vives, sans grande raison, et les costumes semblent bien bizarres, en particulier celui des druides, avec leur demi-casques bleus. Si Oroveso et Norma se drapent dans une cape scintillante, Adalgisa est attifée comme une Aïda (ou une Amneris). Des danseurs sont constamment présents et troublent l'attention dès l'ouverture, délicatement ciselée, jusqu'aux nombreux duos de la partition. L'incandescence de la terrible scène finale, qui devrait serrer la gorge, est réduite à... un mini-brasero. Heureusement, si le théâtre était en berne, la musique, elle, était à la fête, et tous les interprètes, parfaits, sans exception. "Rôle des rôles" (comme Otello chez les hommes), Norma a attiré toutes les grandes cantatrices, mais on ne peut l'écouter sans référence obligée à Maria Callas, sa plus grande interprète sans doute. Vraie soprano, Patrizia Ciofi ose endosser aussi certains personnages plus dramatiques, chez Rossini, Donizetti ou Meyerbeer, par exemple. Comme Montserrat Caballé ou, plus proche de nous, Diana Damrau, elle excelle tant dans l'extase pure (Casta diva, tant attendue) que dans les sons filés durant les abondantes vocalises légères (cabalette de Casta Diva, duo Mira o Norma. Hélas, le personnage n'était pas trop habité, vu l'absence de direction d'acteurs. Même remarque pour l'Adalgisa de la jeune mezzo sicilienne, Josè Maria Lo Monaco, née à Catane, comme Bellini. Les timbres, tous les deux ardents et dramatiques, se mariaient bien : leurs duos ont ravi un public conquis par tant d'enchantement vocal. L'insolente santé de Gregory Kunde a valu à son Pollione une ovation après son grand air d'entrée et il aborda avec toute son expérience de tenore di forza le grand "concertato" final. Mais, une fois encore, le feu était dans la voix plus que sur la scène. Oroveso correct d'Andrea Concetti, très bon Flavio de Zeno Popescu, et une Clotilde en voix, provenant du choeur, Réjane Soldano. Vigoureuse prestation de ce choeur, mystique ou martial selon les moments. Un grand bravo enfin au chef, Massimo Zanetti, que le public liégeois avait pu admirer dans Luisa Miller, en 2014. Si la soirée s'est terminée par une belle ovation, c'est en grande partie à lui qu'on le doit : il a su amener ses chanteurs vers la plus haute émotion vocale. N'est-ce pas là ce que l'on attend d'un opéra de Bellini ?
Bruno Peeters
Liège, Opéra Royal de Wallonie, le 22 octobre 2017

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