Rencontre : Leonard Elschenbroich, musicien engagé

par

© Felix Broede

Le jeune violoncelliste allemand Leonard Elschenbroich est un virtuose du XXIe siècle. Dans une perspective 360°, il cumule curiosité insatiable, un engagement sociétal et humaniste alors qu’il est à son aise en récital, en musique de chambre et en concerto.

– Pouvez-vous nous parler de votre violoncelle, un instrument fabriqué par Matteo Goffriller et nommé le « Leonard Rose » du nom du grand violoncelliste? Que signifie pour un jeune musicien de jouer un instrument légendaire?
Depuis 11 ans, j’ai eu la chance de jouer ce violoncelle. C’était un coup de foudre !

– Vous avez interprété, à Paris, le concerto pour violoncelle de Gilbert Amy, une vieille gloire de la musique contemporaine française. Comment avez-vous découvert ce concerto?
L’orchestre m’a demandé si j’aimerais le jouer. Je ne le connaissais pas à l’époque, mais après l’avoir écouté, je l’ai immédiatement apprécié. J’aime la musique d’Olivier Messiaen et d’Henri Dutilleux et trouve chez Gilbert Amy une esthétique similaire. En fait, je viens d’enregistrer un album de musique française, retraçant la trajectoire de Saint-Saëns, via Debussy et Ravel à Messiaen et Dutilleux. J’aurais aimé prendre Amy avec moi pour ce voyage discographique !

– Vous êtes un esprit ouvert avec votre répertoire est très étendu : vous jouez Kabalevski, Schnittke comme Rachmaninov ou Amy. Une mentalité 360° est-elle absolument nécessaire pour un jeune artiste?
Ce n’est pas foncièrement nécessaire ! Je respecte également les musiciens qui se concentrent sur le répertoire de base. J’aime aussi jouer les fondamentaux ! Il existe des chefs-d’œuvre tombés dans l’oubli et qui ont besoin d’être défendus et entendus. Il est très satisfaisant de participer à ces redécouvertes. En outre, je ne distingue pas la musique contemporaine et de la musique « historique ». Je ne saurais pas dessiner de frontière entre les temps musicaux. Je ne pense pas que la tonalité, l’instrumentation, même le concept soient des critères qui séparent catégoriquement un type de musique d’un autre. Je ne vois pas moins de similitude entre Stockhausen et Mahler, qu’entre Haydn et Mahler. Il est donc naturel de commander de nouvelles œuvres aux compositeurs et de poursuivre le développement de la musique, et en attendant de découvrir des œuvres existantes des 70 dernières années.

– Vous êtes très investi dans des projets musicaux en Bolivie. Quelle a été votre première rencontre avec ce pays?
Lors de ma première tournée latino-américaine, en 2012, un ami m’a demandé de faire un voyage en Bolivie, afin de rencontrer et de jouer avec Miguel Salazar Hidalgo (il était âgé de 27 ans à l’époque) et avec son petit orchestre, dans la ville de Santa Cruz de la Sierra. Il y avait quinze musiciens au total, qui étaient tous âgés de moins de 30 ans – plus jeunes que moi ! Comme il n’y avait pas d’instrumentistes à vents, ils ont dû être remplacés par un pianiste ! Malheureusement, il y avait eu une fuite dans le toît au-dessus de la salle où le piano a été entreposé et il avait plu sur le piano ! Ils m’avaient demandé de jouer le Concerto pour violoncelle n°1 de Camille Saint-Saëns avec eux. Il commence par un accord fortissimo de l’orchestre, immédiatement suivi par l’entrée solo de violoncelle. A la première répétition, je fus tellement éberlué par cette introduction orchestrale que je ne pouvais à peine jouer mon rôle. Ces musiciens jouaient avec une intensité, une énergie, une passion, une ambition, et une sensation de brûlure pour la musique d’un niveau que je n’avais jamais connu d’un orchestre avant ! A partir de ce moment, je savais que ces musiciens méritaient tout mon soutien !

– Dès lors, comment avez-vous fondé l’Orquesta Filarmonica de Bolivia?
La direction artistique et administrative était effectuée seulement par Miguel et son partenaire, Adriana Inturias. Ils faisaient tout y compris la vente de billets ! Dans la ville de Santa Cruz de la Sierra, il n’y avait aucune série de concerts et pourtant, le concert a été non seulement entièrement vendu, mais beaucoup de gens ont dû être renvoyé chez eux faute de places disponibles ! L’année suivante (2013), avec le soutien généreux de la Fondation Hilti – qui avait été soutenu El Sistema au Venezuela – nous avons fondé l’Orquesta Filarmonica de Bolivia. Pour notre premier concert, nous avons été rejoints par des musiciens d’autres villes du pays – La Paz, Tarija, Sucre – et nous avons joué dans la ville de Cochabamba, une ville à 2500m d’altitude, pour un public de 500 personnes. Un an après, nous étions devenus un orchestre de 90 musiciens, dont des émigrés boliviens de Heidelberg, Oxford, Newcastle, Houston et Vienne. Nous avons joué dans un lieu de 900 places et quand plus de 1000 personnes sont arrivées, beaucoup ont dû se tenir debout ou apporter leurs propres chaises. Depuis lors, nous avons joué à La Paz, et nous avons un partenariat solide avec les orchestres de Medellín, en Colombie.

Quelles conclusions pouvez-vous déjà tirer de cette expérience?
C’est le plus grand des plaisirs de découvrir l’enthousiasme de ces jeunes musiciens pour le projet ! La Bolivie est un pays où les tensions sont nombreuses : il y a régulièrement des grèves, y compris souvent des blocages de camions sur les autoroutes ou dans les villes, de sorte que parfois, les musiciens ont dû quitter leur bus, après un trajet de 12h, et marcher sur de longues distances avec leurs instruments pour faire les répétitions. Je ne peux imaginer comment un orchestre européen se comporterait dans cette situation. Ces musiciens nous rappellent ce qu’est un privilège de jouer de la musique. Vous devez savoir que la Bolivie est le pays avec la plus ancienne tradition pour la musique classique en Amérique latine. Elle a été introduite dans les années 1700 par les missionnaires jésuites espagnols, dans la jungle de la Chiquitania. En mai 2016, notre orchestre a été invité à donner quatre concerts au festival international de musique baroque. Nous avons joué des œuvres de Vivaldi et la musique de la Chiquitania, dans des églises baroques de communautés particulièrement isolées. Un documentaire sur ce voyage, réalisé par Otto Schweitzer sera bientôt disponible.

– Votre site Web est l’un des plus attrayants du moment! Pouvez-vous nous parler de votre travail pour ce site Web?
Merci! Il a été conçu par l’agence Stahl-R de Berlin. C’était leur premier site pour un musicien et cela leur a donné une nouvelle perspective. C’était une excellente collaboration.

– Que pensez-vous de la place de la musique classique dans les moments de crises que nous traversons?
La seule crise que je reconnais est celle de l’industrie du disque. Mais je ne pense pas que ce soit une grande préoccupation. Sur une plus grande échelle de l’histoire de la musique classique, les ventes discographiques n’auront été qu’un chapitre ouvert en 1920 et clôturé peut-être en 2020 ! Mais les gens écoutent toujours de la musique encore, même s’ils ne paient pas pour elle. Bien sûr, j’aimerais être un artiste à l’époque de l’âge d’or de l’enregistrement dans les années 1980. Mais la nostalgie est une constante de toutes les époques.
Propos recueillis par Pierre-Jean Tribot

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