Une 'Aida’ des Mille et une Nuits

par

Krassimira Stoyanova, Fabio Sartori, Violeta Urmana

Pour commémorer le 95e anniversaire de Franco Zeffirelli, né à Florence le 12 février 1923, la direction de la Scala de Milan a décidé de reprendre la spectaculaire mise en scène qu’il avait conçue pour ‘Aida’ en avril 1963 ; et la seconde représentation de cette série était dédiée à la mémoire de Leyla Gencer, disparue il y a dix ans, qui avait interprété le rôle-titre le 12 mai 1963.

A distance de cinquante-cinq ans, la scénographie de Lila De Nobili conserve aujourd’hui une vivacité du coloris absolument stupéfiante. En se référant à l’esthétique de la création milanaise de février 1872, elle avait utilisé de vastes toiles peintes pour l’arrière-plan, alors que les éléments en dur, comprenant de gigantesques statues, s’amassaient à l’avant-scène, créant une ‘prospettiva ad angolo’ (perspective en angle) qui facilitait le passage des défilés militaires. Sous les éclairages suggestifs de Marco Filibeck, se constitue un livre d’images rutilant par les scènes à grand spectacle, tandis que, adroitement, l’autel du dieu Phtah au deuxième tableau sera présenté à revers pour le jugement de Radamès et finira même par s’abaisser pour emmurer les deux protagonistes. Quant aux innombrables costumes, ils osent le bariolage le plus criard sous les ors et les plumes d’autruche. Reprise par Marco Gandini, la régie de Franco Zeffirelli est d’une lisibilité parfaite pour orchestrer les masses chorales, figurants et danseurs, tout en sachant cultiver un intimisme poétique lors de l’évocation des rives du Nil ou du dénouement pactisant avec l’au-delà. Quant à la chorégraphie de Vladimir Vasiliev reprise par Lara Montanaro, elle nimbe d’une blancheur immaculée tant la déesse Akhmet campée par Marta Romagna que la garde égyptienne, alors que les négrillons si cocasses dans les appartements d’Amneris rejoindront les sauvages exhibés lors du triomphe, d’où se détachera le couple remarquable constitué par Maria Celeste Losa et Mick Zeni.
Pour ce qui concerne la musique, il faut d’abord relever que Nello Santi aurait dû diriger la production qu’il a abandonnée pour des raisons de santé ; et c’est Daniel Oren qui prend sa place en imprégnant, dès les premières mesures, une couleur lunaire toute de mystère qu’enflammera une passion dévorante, conférant ainsi au Preludio une dimension inattendue. Puis il cultive les ‘pianissimi’ les plus ténus pour les interventions des prêtres dans la scène du temple ou celles des suivantes dans le boudoir de la fille du Roi, tout en conférant une parfaite quadrature à tous les ensembles, restitués magistralement par les forces chorales (préparées par Bruno Casoni) et orchestrales du théâtre milanais.
Sur scène, s’impose l’Aida de Krassimira Stoyanova, à l’émission quelque peu rigide au premier tableau, défaut qu’elle corrige par une maîtrise du pianissimo sur le souffle qui finit par unir l’ensemble des registres et par rendre son personnage profondément émouvant. Face à elle, Violeta Urmana revient au mezzo dramatique d’Amneris, après avoir campé Aida sur cette même scène en décembre 2006 et en juin 2009. En début de représentation, la voix paie la facture de ce changement qui rend le medium inconsistant et le grave affaibli ; mais au fur et à mesure que l’action progresse, l’aigu, toujours éclatant, retrouve un certain soutien, ce qui lui permet d’affronter avec endurance le dernier acte. Par la richesse du timbre et l’autorité de l’accent, Vitaly Kovalyov valorise sa composition du grand-prêtre Ramfis, tandis que Fabio Sartori propose un Radamès taillé à coups de serpe, contraint à un constant ‘forte’ qui s’irisera de quelques nuances aux abords du Nil. Par une émission gutturale qui s’assouplira au troisième acte, l’Amonasro de George Gagnidze produit une semblable impression. Carlo Colombara n’est plus que l’ombre de lui-même pour un Roi d’Egypte qui devrait avoir un declamato péremptoire. A suivre, néanmoins, deux élèves de l’Accademia della Scala, Riccardo Della Sciucca en Messager et Enkeleda Kamani en Prêtresse du dieu Phtah. Au rideau final, de délirantes ovations pour un spectacle fabuleux.
Paul-André Demierre
Milano, Teatro alla Scala, 12 mai 2018

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