Jascha Horenstein à l’anglaise

par

Dimitri Chostakovitch (1906-1975) : Symphonie n°1 en fa mineur ; Carl Nielsen (1865-1931): Symphonie n°5, op.50. Royal Philharmonic Orchestra, New Philharmonia Orchestra, direction : Jascha Horenstein. 1970 et 197. Livret en anglais, allemand et français. 72’50. ICA ICAC 5184.

Le label ICA Classics fait paraître un album qui nous rappelle le talent mémorable du chef d’orchestre Jascha Horenstein (1898-1973).

Né à Kiev, il étudie à Vienne, où sa famille s'est installée. Il entame un parcours d'études en philosophie indienne, puis en musique avec Adolf Busch pour le violon, Joseph Marx pour la théorie musicale et Franz Schreker pour la composition. En 1919, il fonde la « Freie Orchester-Vereinigung » (Association libre d’orchestres) composée d’étudiants et d’amateurs, ce qui lui permet de faire ses premiers pas de chef.

En 1920, il s’installe à Berlin, où il suit son professeur Franz Schreker, nommé à la Haute École de musique et il devint membre de la même classe de composition qu’Aloys Hába et Ernst Krenek. Il profite alors de la richesse de la vie musicale berlinoise et passe ses soirées à écouter les grandes baguettes :  Nikisch, Walter, Furtwängler et Weingartner. Il décide alors de se consacrer exclusivement à la direction d'orchestre.

En 1922, il est désigné chef du Chœur Schubert de Berlin et du Chœur Gemischter. En 1923, il fut engagé comme assistant de Furtwängler, répétant pour lui la Messe en si mineur de Bach à Francfort-sur-le-Main. Horenstein dirige l'Orchestre Blüthner de Berlin en 1924, une sorte d'orchestre académie pour jeunes musiciens, puis l'Orchestre symphonique de Berlin (qui a fusionné avec l'Orchestre Blüthner) entre 1925 et 1928. En 1926, il fait ses débuts avec les Berliner Philharmoniker avec lesquels il réalisa, en 1928, le premier enregistrement de la Symphonie n° 7 de Bruckner.

Sur recommandations de Furtwägnler, il devient Generalmusikdirektor de l’opéra de Düsseldorf en 1928. Façonné par les expériences modernistes du Berlin des années 1920, dont le Kroll Oper de Klemperer, il impose une programmation radicale avec la première locale de Wozzeck de Berg (en présence du compositeur) et d'œuvres de Krenek, Gurlitt, Weill ou Janáček. Ces choix ne plaisent guère à la frange la plus conservatrice et réactionnaire du public, il se fait même accuser d'être anti-allemand ! Avec la montée du nazisme et l’arrivée d'Hitler à la chancellerie, il doit démissionner de ses fonctions en 1933. Ce poste à Düsseldorf fut le seul mandat musical de sa carrière.

Il s'installe à Paris et mène alors une carrière internationale de chef invité : d'abord en Australie et en Nouvelle-Zélande (1936-1937), en Scandinavie, puis auprès des Ballets russes de Monte-Carlo (1937) et même en Palestine (1938) où il est avec Toscanini, l'un des quatre chefs invités à diriger le nouvel Orchestre de Palestine, fondé par le violoniste Bronisław Huberman. Il est également invité à plusieurs reprises en URSS, dirigeant à Moscou et Leningrad. Il sympathise avec Chostakovitch, avec lequel il échange sur leur passion commune pour la musique de Mahler. Sentant la montée des tensions et la guerre imminente, il traverse l'Atlantique et se pose à New York en 1940. Il prend la nationalité américaine tout en dirigeant à travers le pays, en particulier le  New York Philharmonic-Symphony Orchestra, ainsi que le Works Project Administration Symphony Orchestra. Il est également professeur à la New School for Social Research de New York, une université privée dont le corps professoral est composé d'artistes de haut vol qui ont quitté l'Europe : George Szell, Otto Klemperer, Hans Eisler, Erich Leinsdorf...En 1944, sur la recommandation d'Erich Kleiber, Horenstein fut engagé pour diriger dans toute l'Amérique du Sud, notamment en Argentine, au Brésil et en Uruguay.

Après la Seconde Guerre mondiale, il s'installe à Lausanne et mène à nouveau une carrière de chef invité : Nouvelle-Zélande, Grèce ou Amérique du Sud. On le retrouve régulièrement en Europe, à Vienne où il enregistre pour Vox ; à Paris, où il est un compagnon de route de l’Orchestre national de la Radiodiffusion française mais surtout, il est très présent au Royaume-Uni.

En 1956, il fait ses débuts avec le London Symphony Orchestra à l'occasion d’une tournée en Afrique du Sud, il restera lié jusqu’à son décès à la phalange. Il est régulièrement invité par les orchestres tant londoniens que les phalanges de province anglaise. Certains de ses concerts avec la Missa Solemnis de Beethoven à Leeds en 1958 au pupitre du Philharmonia ou la Symphonie n°8 de Mahler donnée en 1959, avec le LSO, au Royal Albert Hall sont restés dans la mémoire comme légendaires. Il enregistre un peu pour EMI avec le Philharmonia, mais c’est le modeste label Unicorn, plutôt spécialisé dans les musiques de film, qui lui propose quelques gravures avec le LSO, dont une phénoménale Symphonie n°3 de Mahler qui fut pendant longtemps la grande référence de la discographie. L'enregistrement accompagna toute la carrière du chef, y compris les progrès techniques : sa version de la  Symphonie n° 9 de Beethoven, pour Vox, fut la première à paraître sur un seul disque microsillon double face et bénéficia d'une très large diffusion internationale.

Jascha Horenstein était un grand défenseur de toutes les modernités que ce soit dans le domaine lyrique, comme nous l'avons vu à Düsseldorf, mais aussi dans le domaine symphonique. Mahlérien de la première heure, il dirige, en 1922, la Symphonie n°1 de Mahler au Musikverein avec les Wiener Symphoniker pour ses débuts avec cet orchestre ! Il fut l'un des premiers à enregistrer Mahler en studio pour le label Vox (Symphonies n°1 et n°9). Il était très proche de la musique d’Alban Berg : il donna, en 1929, la création mondiale de la version pour orchestre à cordes de la Suite lyrique et, en 1950, il donna la première en France de Wozzeck, puis, en 1953, celle des Altenberg lieder avec Irma Kolassi. En 1951, il donne la première à Paris, toujours avec l'Orchestre national de la radiodiffusion française, la première locale de l'opéra De la maison des morts de  Leoš Janáček. En 1964, il dirige la première aux USA du Doktor Faust de Busoni lors d'un concert au Canergie Hall avec Dietrich Fischer-Dieskau dans le rôle-titre.

Horenstein ne reculait jamais sur la nouveauté. Le livret nous narre qu’à l'occasion de la tournée du LSO en Afrique du Sud, il devait apprendre l’exigeante Symphonie n°1 de Walton qu’il n’avait pas à pas son répertoire. Il apprend la partition dans l’avion ! Alors certes, le voyage d’une trentaine d’heures était bien plus long que maintenant, mais ça reste une sacrée performance !

Horenstein était également intéressé par la musique baroque, ainsi pour son enregistrement des Concertos brandebourgeois de Bach, pour Vox, il s'est entouré d'un petit orchestre, dans l'esprit d'une interprétation historiquement informée., ce qui était une démarche des plus rares à cette époque qui privilégiait des effectifs instrumentaux élargis ! Mais de Bach, jusqu'aux oeuvres de son temps, Horenstein faisait de la fidélité au texte musical, le fondement de son art.

Cet album ICA nous propose deux captations réalisées pour la BBC en studio et dans d’excellentes conditions sonores au début des années 1970. Avec le Royal Philharmonic Orchestra, il dirige une étonnante Symphonie n°1 de Chostakovitch à laquelle il donne une épaisseur et un sens du tragique presque mahlérien. Le chef ne cherche pas à mettre en musique, l’énergie jubilatoire et la virtuosité d’un jeune compositeur, mais il apporte une gravité et une noirceur des plus convaincantes ! Les tempos sont relativement lents et lui permettent de creuser sa vision, déchaînant des tumultes orchestraux au pupitre d’un orchestre particulièrement concerné et engagé !

Horenstein avait une affinité avec la musique de Nielsen et, en particulier, avec la Symphonie n°5. En 1927, à Francfort, il fit travailler cette symphonie à l’orchestre local dans le cadre d’un festival de la Société internationale de musique contemporaine (ISCM). Il tomba d’emblée amoureux de cette symphonie et il put même en discuter avec le compositeur qui avait fait le déplacement. Horenstein restera l’un des fidèles de l’art du Nielsen et plusieurs de ses symphonies étaient à son répertoire tout comme son opéra Saul et David. Horenstein est ici avec le New Philharmonia capté dans les studios de la BBC à Maida Vale. Dès les premières mesures, on sent la convivance du chef avec cet univers. Le sens de la progression et la gestion des flux sonores sont admirables. On apprécie aussi l’intensité de cette direction capable de soulever des houles jusqu'à un final portée par une incroyable incandescence. La musique de Nielsen se fait solaire mais le chef lui construit un temple d’une architecture luxuriante et magistrale. C’est sans aucun doute une lecture qui compte dans la discographie de cette fabuleuse symphonie.

Le soin éditorial d’ICA est à saluer avec un livret passionnant de la plume de Raymond Holden. Saluons la présence en bonus d'une sympathique interview audio avec le chef par le compositeur Deryck Cooke.

Son : 8 Notice : 10 Répertoire : 10 Interprétation : 10

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