L’ONF et Cristian Măcelaru rhapsodiques, et le violon superlatif d’Anne-Sophie Mutter

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C’est un programme que l’on pourrait scinder en deux que nous proposent l’Orchestre National de France : trois rapsodies pour orchestre qui fleurent bon l’Europe centrale (deux d’Enesco, et une de Dvořák), et deux œuvres concertantes avec violon, séparées de deux siècles et demi (Mozart et Adès).

Georges Enesco, d'abord. L’ONF et son directeur musical Cristian Măcelaru sont en terrain connu avec sa musique symphonique. Ils viennent d’en enregistrer un double album, qui a eu les meilleures récompenses de la presse spécialisée. On y trouve les trois Symphonies, et les deux Rhapsodies roumaines, toutes deux écrites par un jeune compositeur de vingt ans, qui est devenu, depuis (et l’est encore aujourd'hui) une véritable star en Roumanie, comme il n’existe probablement aucun équivalent ailleurs avec un compositeur de musique classique.

Ce sont ces dernières qui étaient programmées, pour ouvrir et clore le concert, dans l’ordre inverse : la Deuxième, plus méditative, mélancolique, pastorale, pour commencer ; la Première, plus extravertie, brillante, impétueuse, pour conclure. On y sent le chef d'orchestre, lui-même d’origine roumaine, tout à fait chez lui. La Rhapsodie roumaine N° 2 commence par un unisson des cordes ; elles y sont remarquables d’homogénéité. La suite est pleine de couleurs. La battue du chef est volontiers large, donnant en cela une certaine liberté aux musiciens. Au fond du pupitre des seconds violons, on remarque un musicien, seul à son pupitre, son instrument sur le genoux, qui ne joue pas. Il reste ainsi, longtemps. Finalement, alors que l’on se demande si la pièce n’est pas terminée, il se lève, et joue, seul. C’était en fait un alto qu’il avait. Il joue un solo rustique à souhait, joyeux, plein de caractère et d’humour. L’orchestre reprend, dans le même caractère calme qu’avant. Et cette fois, c’est la fin.

Anticipons : en fin de programme, la Rhapsodie roumaine N° 1. Sans doute l’œuvre la plus populaire d’Enesco (malheureusement au détriment d’autres, pourtant plus personnelles et de grande valeur), elle est irrésistible de son introduction à sa conclusion. L’orchestre et son chef en donnent une interprétation vivante, expressive, incarnée. Sans doute pourrait-elle être plus débridée encore, avec des nuances plus contrastées (les piano restent assez présents). Mais ne boudons pas notre plaisir : c’est une belle leçon de musique. Et nous retrouvons notre altiste facétieux, cette fois à sa place au premier pupitre des altos : Nicolas Bône, qui nous gratifie d’un beau solo moins rugueux !

L’invitée de prestige de ce concert était la violoniste allemande Anne-Sophie Mutter. Elle jouait deux œuvres emblématiques pour elle : un Concerto de Wolfgang Amadeus Mozart, et l’Air - Homage to Sibelius de Thomas Adès. C’est par les Concertos de Mozart qu’elle s’est fait connaître du grand public, avec son légendaire enregistrement des Troisième et Cinquième, à l’âge de quinze ans, avec rien moins qu’Herbert von Karajan à la tête de son Orchestre Philharmonique de Berlin. C’était en 1978. Là, elle jouait le Premier. Si la splendeur instrumentale est toujours là, ce n’est rien de dire que depuis son interprétation a évolué. Ses tempos sont bien plus rapides, et surtout son jeu a considérablement gagné en contrastes. Dans les passages rapides, il est devenu musclé. Très musclé. Manifestement, ce n’est pas la grâce mozartienne qu’elle y recherche. Dans les passages lents, elle étire les nuances à l’extrême, au risque de tomber dans la préciosité. Comme dans son enregistrement de l’intégrale de l’œuvre concertante en 2005, elle a choisi les cadences, très conformes aux traditions de la fin du XIXe siècle, d’Hans Sitt. Elle en exacerbe toutes les intentions.

Cette interprétation, qui à en juger d’après les réactions enthousiastes du public, a ses adeptes, est bien loin du mouvement historiquement informé, qui semble n’avoir en aucun cas influencé Anne-Sophie Mutter. Elle n’est pourtant pas, loin de là, une musicienne du passé. À preuve l’autre œuvre qu’elle propose, après l’entracte, et qui est l’une des 32 qu’elle a créées en première mondiale : cet Air, qu’elle a commandé au compositeur britannique Thomas Adès en 2021. D’une durée de 13 minutes, cette pièce, qui exploite principalement les registres aigus, appartient au courant minimaliste. Hommage à Sibelius, donc, elle a quelque chose d’envoûtant avec ses longues phrases étirées, son absence de thème facilement identifiable, et son caractère répétitif. Malgré une mise en place avec l’orchestre qui n’est pas toujours infaillible (ce sera le cas à d’autres moments du concert, mais c’est ici plus gênant car cela crée une rupture avec cette ambiance « planante »), la soliste y est tout simplement idéale : continuité des notes tenues (grâce à un archet et à un vibrato d’une parfaite fluidité), égalité de timbre dans tous les registres, et sonorité magnétique.

Pas de bis... car elle l’avait déjà donné avant l’entracte : une Sarabande, extraite de la Partita en ré mineur de Bach, qui nous a laissé perplexe. Au-delà des nombreuses duretés d’archet, étonnantes pour une instrumentiste de ce niveau, on peine à s’y installer, tant les discontinuités rythmiques sont nombreuses.

Revenons à la deuxième partie du concert. Entre Adès et Enesco, il y avait la Rhapsodie en la mineur d’Antonín Dvořák. C’est une pièce assez longue... davantage par son contenu que par sa durée réelle (pas loin de 20 minutes toutefois). Elle semble tourner en rond pendant longtemps. On espère qu’elle va enfin décoller, quand il se passe toujours quelque chose qui la maintient sur la piste d’atterrissage. Elle finit tout de même par prendre son envol, et la fin est, comme attendu, éclatante.

Tout comme l’ensemble de la Rhapsodie d’Enesco dont nous avons déjà parlé, et qui laisse le public dans un délicieux état d’excitation.

Mais qui, finalement, ne concluait pas le concert, puisque nous avons eu droit, chose rare avec un orchestre qui joue « à domicile », à un bis : une orchestration en technicolor, réalisé par Pantcho Vladiguerov, de Hora staccato, une pièce de virtuosité violonistique écrite par un autre compositeur roumain : Grigoraș Dinicu. L’orchestre y brille de tous ses feux. Et c’est l’occasion pour sa violoniste super soliste, Sarah Nemtanu, de faire admirer, dans quelques solos, son talent , elle qui va malheureusement quitter ses collègues de l’ONF à la fin de l’année, puisqu’au 1er janvier prochain elle assurera la même fonction à l’Orchestre de Paris... ce dont on se réjouit pour eux !

Paris, Auditorium de Radio France, 27 septembre 2025

Pierre Carrive

Crédits photographiques : Jürgen Carle 

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